La concentration à l'oeuvre sur le marché de la librairie au Québec

Cécile Mazin - 21.05.2015

Edition - Les maisons - Renaud Bray - librairies Québec - concentration culture


Avec la vente des 14 magasins d'Archambault aux librairies Renaud-Bray, plusieurs inquiétudes se sont rapidement cristallisées. Le devenir des employés de la futur ex-enseigne du groupe Québecor, pour exemple, fait frémir. De même que la position désormais ogresque de Renaud-Bray sur le marché québécois. Tant que l'autorité de la concurrence n'aura pas statué, les hypothèses iront bon train.

 

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Andy Nysrom, CC BY NC ND 2.0

 

 

Ils sont 47 employés à Sherbrooke, dans le magasin Archambault et des dizaines d'autres, répartis sur l'ensemble du territoire québécois. Martin Tremblay, vice-président de Québécor média assure avoir rassuré les employés, tout en communiquant au dernier moment l'information, pour d'impératives raisons de confidentialité. 

 

« Nous les avons remerciés pour leur excellent travail et les avons informés que Québecor continuait à gérer les magasins jusqu'à la conclusion de la transaction », explique-t-il. Et manifestement, si le rachat est validé, Renaud-Bray devrait maintenir l'activité sous la bannière Archambault, comme si de rien n'était. Et pour le groupe Québecor, le monde de la culture reste une activité centrale, mais plus dans la vente au détail. (La Tribune)

 

Les méthodes de Renaud-Bray, qui dérangent

 

Dans le monde de la librairie, la surprise est de taille : les libraires indépendants ne s'attendaient pas vraiment à ce qu'une pareille concentration puisse survenir, et, rapidement, le conflit entre le libraire et le distributeur Dimedia revient sur le tapis. Depuis mai 2014, entre les deux acteurs, le torchon brûle : le libraire modifie ses accords contractuels avec son distributeur exclusif, selon la législation, et de l'autre, un distributeur qui n'a d'autre choix que couper les vivres en livres...

 

Alors bien entendu, le rachat d'Archambault, cela représente une force de négociation supplémentaire. « La vision du marché de Renaud-Bray, qui prône la loi du plus fort, est assez loin de celle que se partagent tous les acteurs du milieu du livre par rapport à un marché qui est fragile et qu'il était important de maintenir dans sa totalité », explique une libraire. (via Le Nouvelliste)

 

Tous les territoires ne réagiront pas de la même manière et un boycott de Renaud-Bray a même été lancé. Certains espèrent que cette acquisition portera un peu plus préjudice à l'image de la chaîne. Il s'agissait de passer une année sans entrer dans l'un des établissements de la chaîne. À l'annonce de cette nouvelle, la réaction a été simple : 

 

 

Si un livre (ou douze) vous tente, il n'y a pas que Renaud-Bray ou Archambault. Les Librairies Indépendantes du Québec...

Posted by À l'année sans Renaud-Bray on jeudi 21 mai 2015

 

L'auteure Carole David est assez inquiète : « Cette omerta, ce n'est pas rien. Mon éditeur est distribué par Dimedia, c'est sûr que cette nouvelle en rajoute une couche. Il est évident que les auteurs qui ne sont pas chez Renaud-Bray ne seront pas chez Archambault. » Et dans le même temps, personne ne fait de commentaires, ni chez RB, ni chez Dimedia. (via La presse)

 

Signe de l'agitation, une pétition avec 1319 signatures adressée au ministère de la Culture et au Bureau de la concurrence demande que la vente soit annulée

Nous croyons qu'une concentration encore plus importante du secteur des librairies de vente au détail dans les mains de la chaîne Renaud-Bray, qui compte déjà 30 succursales et qui vient de faire l'acquisition des 14 magasins Archambault, est une menace directe à la qualité du milieu du livre au Québec. 

Blaise Renaud, l'actuel propriétaire de Renaud-Bray, a déjà clamé haut et fort sa volonté de passer outre à la Loi du livre du Québec. Par exemple, en décidant de modifier unilatéralement les règles commerciales du milieu et d'importer illégalement des titres d'Europe, Renaud-Bray a ciblé Diffusion Dimedia, un diffuseur au travail axé sur les fonds d'éditeurs, comme premier maillon de la chaîne du livre québécoise à rompre. Dans le litige judiciaire les opposant, un jugement en faveur de Renaud-Bray pourrait non seulement sonner le glas de Diffusion Dimedia, mais signer une menace directe pour tous les autres diffuseurs.

À brève échéance, ce sont toutes les librairies indépendantes du Québec, qui par essence travaillent les fonds d'éditeurs, qui risqueraient de se trouver privées de diffuseurs importants, leur survie se trouvant ainsi menacée à leur tour.

 

Les organisations professionnelles crispées

 

Du côté de l'ANEL, association nationale des éditeurs de livres, le directeur Richard Prieur fait preuve de la même préoccupation : « C'est la responsabilité de l'acquéreur de prouver que cette acquisition va vraiment servir la chaîne du livre. Faites-nous la démonstration parce que la chaîne du livre, ce n'est pas que les grands détaillants, les éditeurs et les auteurs, ce sont aussi des distributeurs, des libraires indépendants, des bibliothécaires. » (via Radio Canada)

 

Tout phénomène de concentration, dans le secteur culturel, nourrit bien entendu des angoisses évidentes. Et l'ANEL devrait faire valoir auprès du Bureau de la concurrence des oppositions – et souhaite que la ministre, Hélène David, prenne conscience de l'importance de la situation, dans les meilleurs délais.

 

Du côté de l'Association des libraires du Québec, ce n'est pas vraiment la politique tarifaire agressive, auprès du public, que l'on redoute le plus. Bien entendu, Renaud Bray serait en mesure d'opérer des remises plus importantes, et les deux groupes possèdent de 30 à 35 % de parts de marché. En revanche, l'affaire Dimedia pourrait connaître de nouveaux rebondissements.

 

Selon Katherine Fafard, directrice générale de l'ALQ, « Renaud-Bray pourrait utiliser son pouvoir plus important pour imposer de nouvelles règles qui auront des conséquences sur l'ensemble des libraires ». Et dans ce cas, modifier sensiblement le commerce du livre au Québec. (via TVA Nouvelles)

 

Pour l'heure, le président de Renaud-Bray, Blaise Renaud, n'est intervenu qu'à travers un simple communiqué de presse : « Nous sommes fiers de préserver la pérennité d'Archambault et son contrôle par des intérêts québécois en plus de pouvoir assurer une plus grande vitalité à notre secteur d'activité et, par le fait même, à l'ensemble de la chaîne du livre. »

 

Certainement pas assez pour rassurer l'ensemble de la profession...