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“La création artistique automatisée touche à l’essence même de notre identité”

Neil Jomunsi - 04.04.2017

Edition - International - création artistique automatisée - robots écrire roman - identité humain création


Quand un écrivain s’intéresse aux robots, il ne peut s’épargner cette terrible – terrifiante ? – question : et si les machines pouvaient écrire le prochain best-seller ? Une intelligence artificielle, aujourd’hui, prend de multiples formes, on oublierait même que Facebook et consorts sont des IA à peine dissimulées.

 

Habitué de nos colonnes, Neil Jomunsi revient sur ces enjeux : IA, ou pas IA, écrire ou ne pas écrire ? Et mieux encore : lire, ou ne pas lire des textes d’IA ? Or, que dira-t-on quand, le jour venu, personne ne différenciera l’écriture de l’IA de celle de l’humain ?

 

robot

Jem Henderson, CC BY ND 2.0

 

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Les voitures sans chauffeur vous paralysent et les usines d’assemblage sans personnel humain vous paraissent sortir d’un mauvais film de science-fiction ? Il faudra pourtant vous y faire : nous avons déjà dépassé ce stade. Après le remplacement des « cols bleus » (ces métiers manuels aux tâches répétitives qui n’exigent pas de créativité particulière), les « cols blancs » sont la prochaine cible de l’intelligence artificielle : avocats, juristes, analystes, comptables et tant d’autres commencent à se faire des cheveux blancs.

 

Ainsi l’assistant juridique DoNotPay, un chatbot initialement conçu pour contester des amendes de stationnement, aide désormais gratuitement les réfugiés à remplir leur demande d’asile. L’intelligence artificielle étend progressivement son champ d’action et il y a gros à parier que d’ici une quinzaine d’années, étudier le droit ne sera plus une manière aussi sûre d’assurer son avenir qu’aujourd’hui.

 

Mais les robots n’en ont pas fini avec nous. La prochaine étape après avoir maîtrisé les tâches répétitives, qu’elles soient manuelles ou intellectuelles : développer de la créativité. Les artistes sont donc les prochains dans la ligne de mire. Et ne pensez pas qu’il s’agisse de science-fiction (l’argument ne tient plus depuis longtemps) : en matière de création artistique automatisée, les premiers balbutiements ont déjà lieu. Ainsi, un roman écrit par une intelligence artificielle en collaboration avec des humains a passé la première étape de sélection du prix littéraire japonais Nikkei Hoshi Shinichi.

 

Magenta, un projet issu du programme d’intelligence artificielle de Google, commence doucement à générer de la musique originale et joue même en duo avec des partenaires humains. Cet été encore, on a pu visionner le court-métrage Sunspring, dont le scénario (encore incohérent) a été écrit par une IA. Les algorithmes s’installent dans la création artistique. Et si c’est encore difficilement lisible/regardable/écoutable, le résultat de leurs calculs va invariablement se perfectionner. D’ici quelques années, il sera peut-être impossible de faire la différence entre une œuvre créée par un humain ou une autre générée par ordinateur.

 

 

 

Dès lors plusieurs questions se posent, à commencer par la première : pourquoi ? En effet, dès lors que l’on considère la création artistique comme un plaisir et un impératif typiquement humain, pourquoi s’échiner à la confier à des machines ? Après tout, il n’y aucun intérêt à déléguer votre partie hebdomadaire de badminton au parc à un robot : son intérêt réside justement dans le fait que c’est vous, et pas quelqu’un d’autre et surtout pas un robot, qui tenez la raquette.

 

Un Code de la Propriété Intellectuelle Artificielle et Artistique

 

Mais vous vous doutez bien que les choses sont un peu plus compliquées que ça. Car la création artistique n’est pas seulement un hobby, voire une passion dévorante chez certains : c’est aussi – et surtout – un business extrêmement lucratif, notamment pour les industries concernées. Et à partir du moment où de grosses sommes d’argent entrent dans l’équation, on ne regarde plus du tout les choses sous le même angle.

 

Ainsi, un projet de résolution du Parlement européen suggère la possibilité qu’on puisse reconnaître des droits de propriété intellectuelle à des intelligences artificielles. Et il n’y a rien de surprenant à cela : les industries culturelles, pourtant si promptes à clamer sur tous les toits leur soutien inconditionnel aux auteurs, poussent à la reconnaissance des droits sur les œuvres créées par des machines. Imaginez que le scénario du prochain blockbuster hollywoodien ou le prochain bestseller de l’été soit écrit par une machine.

 

Qui en détiendrait les droits si les robots n’ont pas de personnalité juridique ? Le texte ou le film serait-il considéré comme étant de facto dans le domaine public ? Impensable pour les fabriques de la culture, qui entendent bien maintenir leur modèle économique avec ou sans auteurs humains. Le jour où on octroiera aux intelligences artificielles un droit d’auteur, les data centers d’Hollywood tourneront à plein régime pour déposer tous les scénarios possibles et imaginables – et intenter des procès, automatisés eux aussi, à quiconque osera « plagier » ces œuvres pourtant générées à la volée.

 

Mais au-delà de la simple possibilité technique et juridique, se pose la question de l’artistique : la création, censée représenter la quintessence de l’esprit humain, ne serait qu’une mécanique reproductible comme toutes les autres ? La réponse est simple : depuis plusieurs décennies, nous avons nous-même pavé la voie à ces innovations en mettant sur le marché des œuvres commerciales, toujours plus calibrées, répétitives, systémiques, qui obéissent aux mêmes schémas pour plaire au plus grand nombre.

 

Qu’il s’agisse de romans, de films ou de musique, notre quête de la « recette », de la « formule magique du succès », nous a conduits à renforcer les stéréotypes au détriment d’œuvres qui entraient moins dans le moule. Rien d’étonnant donc à ce que les machines nous remplacent – avec succès – quand nous nous comportons exactement comme elles. Ce que fait un scénariste en charge d’écrire le prochain blockbuster de l’été, une machine pourra bientôt très bien le faire – et sans doute même avec davantage de réussite.

 

Le plaisir de lire le texte, mais quel texte ?

 

Reste enfin la question la plus importante : pourrons-nous, en toute connaissance de cause, apprécier vraiment ces œuvres en tant que lecteurs, auditeurs, spectateurs ? Nous laisserons-nous prendre au piège si on ne nous informe pas ? Mieux encore, pourrons-nous aimer passionnément un livre tout en sachant qu’il a été rédigé par une intelligence artificielle ?

 

Difficile de commencer à seulement imaginer un début de réponse : c’est une question très compliquée, très personnelle aussi. Et intellectuellement, un défi immense : il s’agit de mettre sur la balance d’un côté notre plaisir personnel (et on notera que cela peut parfaitement s’appliquer à d’autres domaines, par exemple la sexualité ou la gastronomie), et de l’autre notre « amour-propre » en tant que civilisation et espèce. Si je prends plaisir à la lecture d’un livre écrit par un ordinateur, est-ce que je fais quelque chose de mal, d’interdit ?

 

Certainement pas bien sûr, mais il n’y a pas d’auteur à qui je puisse serrer la main, demander une dédicace ou même simplement remercier : la création dans ce cas n’est plus échange, une transmission d’esprit à esprit, une « transaction émotionnelle » en somme ; elle deviendrait une offre à direction unique. L’œuvre irait simplement de la machine au récepteur humain, dans une logique purement commerciale de gavage. Oh mais attendez, est-ce que ce n’est pas déjà le cas ?

 

Pourtant il existe une manière très simple de boucler la boucle : imaginez que les feedbacks des lecteurs/spectateurs/auditeurs soient intégrés au processus de création de l’intelligence artificielle et renvoyés dans la boucle de l’algorithme : les notes et autres commentaires humains, qu’ils soient critiques ou élogieux, seraient utilisés par la machine pour mieux calibrer ses prochaines créations.

 

Tout le monde est content ? Pas vraiment bien sûr. Ce qui nous reste de doute trouve difficilement des mots pour s’exprimer de manière intelligible – et c’est là que débute le travail des philosophes, (probablement le dernier métier qui sera impacté par l’intelligence artificielle, s’il l’est un jour).

 

Pouvons-nous vraiment prendre du plaisir avec des machines ? Et si oui, devrons-nous obligatoirement en ressentir de la gêne ou de la honte ? Et en filigrane, la question de toutes les questions : qu’est-ce qui est le plus important, entre le plaisir de créer ou le plaisir de profiter de ladite création ?

 

Le sujet de la création artistique automatisée est aussi capital que passionnant. Il touche à l’essence même de notre identité en tant qu’espèce et en tant que civilisation.

 

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