La creative non-fiction, une littérature sans compromis

La rédaction - 21.12.2015

Edition - Société - creative non fiction - genre littéraire


Qu’est-ce que la creative non-fiction ? Les spécialistes traduisent cette expression en français par « non-fiction narrative » ou « non-fiction romancée », mais le terme original reste le plus utilisé. Pour le moment ce genre littéraire fait surtout parler de lui dans les pays anglo-saxons, là où il est né. À mi-chemin entre le reportage, le documentaire et le roman, de quoi la creative non-fiction est-elle le nom ? Que se cache-t-il sous ce terme alambiqué ?

 

“Eddie Kang: In the middle of, 2013 (mixed media on canvas)” / Gallery Ihn / Art Basel Hong Kong 2013 / SML.20130523.6D.13996.SQ

See-ming Lee, CC BY 2.0

 

 

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L’attribution à Svetlana Aliexevitch du prix Nobel de Littérature en 2015 a récompensé un genre transgenre. Qu’est-ce que son œuvre et à quelle catégorie littéraire appartient-elle ? Est-ce un reportage, un récit romancé, un documentaire qui donne autant d’importance à une plume qu’à des faits ? « C’est de la creative non-fiction » semble la réponse la plus appropriée. L’expression n’est pas un fourre-tout, elle dit la complexité de la catégorisation de ces œuvres qui veulent tout être à la fois. Celles-ci prennent racine dans le réel, mais se rapprochent formellement d’un roman.

 

Cette tendance ne date pas d’y hier. À mon sens, elle ne trouve pas son origine dans les grands reportages des journaux américains, mais bien avant : on peut dater sa naissance avec Zola et l’ensemble du courant naturaliste. Au fond Zola ne faisait pas autre chose qu’écrire un reportage romancé sur les mines du Nord quand il travaillait sur Germinal. Pour chacune de ses œuvres, Zola élaborait un important dossier préparatoire et se livrait à une enquête digne d’un journaliste. Le naturalisme trouvait sa suite logique dans la poussée réaliste de la deuxième moitié du XIXe siècle quand un Stendhal disait déjà « un roman c’est un miroir que l’on promène le long d’un chemin… ».

 

Le genre s’est véritablement développé outre-Atlantique près d’un siècle plus tard avec Truman Capote. Son récit De sang-froid, publié d’abord sous forme de feuilleton dans The New-Yorker en 1965, est qualifié de « roman-vérité ». Il s’inspire d’un fait divers : deux jeunes truands tuent, sans mobile apparent, quatre membres de la famille d’un fermier en 1959. Capote décide de se saisir de l’affaire et s’installe dans la ville du crime pour récolter le maximum d’information et des témoignages. Publié en un seul bloc un an plus tard, il est devenu un classique de la littérature américaine, figurant à la 54e position au classement des cent meilleurs livres policiers de tous les temps établi par l’association des Mystery Writers of America en 1995. Roman ? Reportage ? Document ? La creative non-fiction est une littérature sans compromis.

 

L’école du « Nouveau Journalisme », dont Truman Capote faisait partie, dans les années 1970 a contribué à lier littérature et journalisme en mettant à l’honneur le style dans l’écriture journalistique. Tom Wolfe, le leader de cette école, se définissait comme une sorte d’artiste et faisait de l’investigation un art. Le reportage cherchait alors à gagner ses titres de noblesse par tous les moyens. En promouvant l’écriture à la première personne, le journaliste a pris la place du traditionnel narrateur. À la lecture, l’effet se rapproche du roman à la distinction près qu’il s’agit du réel qui est narré. 

 

"J’aime le réel lorsqu’il est transfiguré avec une attention particulière"

Blaise Cendrars

 

La consécration de Svetlana Alexievitch a permis de redonner une visibilité à un genre qui, en France, est encore trop méconnu. Les nouveaux journalistes s’échinaient à nous démontrer que littérature et reportage n’étaient pas antinomiques, le prix Nobel de 2015 met fin à la démonstration pour en apporter la preuve éclatante, quarante ans plus tard. Svetlana Alexievitch n’a jamais eu recours à la fiction, pourtant son œuvre est un bien un objet littéraire.

 

En France, certains écrivains se sont essayés au genre. En 1993 Emmanuel Carrère a tourné le dos à la fiction, sans tourner le dos à la littérature pour publier L’Adversaire, un livre autour de l’affaire Jean-Claude Romand. Il réitère en 2009 avec D’autres vies que la mienne, se faisant le porte-parole de plusieurs personnes qui ont croisé sa vie. Depuis, Emmanuel Carrère a publié Limonov et Le Royaume et n’est jamais revenu au roman. 

 

Des maisons d’édition françaises commencent à supporter le mouvement. Les Editions du Sous-sol, fondées par Adrien Bosc, ont pris sous leurs ailes la revue Feuilleton qui publie les reportages des magazines américains. La maison est dirigée par un écrivain qui lui-même se situe à la lisière entre le roman et le récit. Lauréat de l’Académie Française pour Constellations, Adrien Bosc a publié un premier texte qui s’inspire du crash d’un avion dans lequel se trouvait Marcel Cerdan, l’amant d’Edith Piaf.

 

Est-ce que tout est vrai ? « J’aime le réel lorsqu’il est transfiguré avec une attention particulière ». Il s’approprie les mots de Blaise Cendras quand on lui demandait s’il avait vraiment pris le Transsibérien : « Qu’est-ce que ça peut vous foutre, si je vous l’ai tous fait prendre ? ». Là n’est pas la question, l’objectif est autre : transporter les lecteurs et les faire voyager au gré d’une histoire, qu’elle soit fictive ou réelle.

 

Ils sont encore peu nombreux en France à être considérés comme des écrivains à part entière dès lors qu’ils s’éloignent de la fiction. L’amalgame entre littérature et roman est encore trop prégnant dans notre tradition littéraire, interdisant à de nombreux auteurs d’être reconnus à leur juste valeur. Avec ce Prix Nobel, ces vents nouveaux qui soufflent dans l’édition, espérons que les choses changent.

 

Mathilde de Chalonge

 

 

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