La Dictée des Cités : 'Promouvoir la littérature française dans les quartiers'

Antoine Oury - 27.03.2015

Edition - Société - La Dictée des Cités - Force des mixités association - Abdellah Boudour


Depuis la mi 2013, l'association Force des Mixités propose de régulières Dictées des Cités dans toute la France. Une adaptation des fameuses dictées de Bernard Pivot, avec lecture d'un texte de la littérature française et concours décomplexé autour de l'écriture dans des territoires où l'offre culturelle reste limitée. Promouvoir la lecture et l'écriture, c'est déjà les faire apparaître dans les banlieues, où les activités se résument souvent au sport et au rap. 

 

 

L'association loi 1901 Force des Mixités est née en 2005, créée par Abdellah Boudour, dit « Don Sano ». L'objectif est simple, résumé sur le site internet de l'organisation : « Elle regroupe des jeunes de quartiers décidés à résister contre les inégalités, à prôner la solidarité, à valoriser les habitants de ces quartiers et à créer un lien fort à travers l'association. »

 

Restaurer un lien social, donc, mais aussi apporter une aide matérielle dans les situations d'urgences, avec des distributions alimentaires à des familles monoparentales ou une action de solidarité pour les familles des policiers assassinés pendant les attentats de janvier.

 

La Dictée des Cités est née d'une expérience simple, en 2013 : « Je ne suis pas un grand lecteur à la base, à part les journaux. Je partais à Marseille, et je me suis arrêté à la Fnac de la Gare de Lyon pour acheter un Rachid Santaki, Les anges s'habillent en caillera, j'avais entendu parler de lui. Le temps du trajet, j'avais fini son livre », se rappelle Abdellah Boudour.

 

Ni une, ni deux, le président de Force des Mixités contacte l'auteur et un projet pédagogique et éducatif voit rapidement le jour, la Dictée des Cités. « Évidemment, on pense à la dictée de Bernard Pivot. Il s'agit de la même démarche, mais nous l'adaptons à un environnement, pour éveiller la curiosité. Nous travaillons plutôt sur des classiques de la littérature, pour les banaliser et les rendre plus accessibles », explique Rachid Santaki à ActuaLitté.

 

 


 

 

La première date, à Argenteuil, fin août 2013, a rassemblé 250 participants, impressionnant pour une première : « On n'imagine pas, quand on connaît uniquement les dictées de Bernard Pivot, que l'on puisse rassembler autant de gens. Mais, d'habitude, l'offre qu'on leur fait, c'est du rap ou du foot. L'objectif de la Dictée des Cités, c'est d'en faire un exercice comme un autre, auprès d'un public sur lequel on a des préjugés », souligne l'auteur de La Petite Cité dans la prairie.

 

La Dictée des Cités, devenue « une véritable marque »

 

Le succès des Dictées ne s'est pas démenti dans les nombreuses éditions suivantes, dans toute la France et jusqu'en Belgique : plus d'une dizaine en 2013 et 2014, rassemblant à chaque fois entre 200 et 350 participants. « Tous les enfants repartent avec des livres à lire, on a aussi des baskets en lot pour les plus jeunes, du parfum, des vêtements, des bons d'achat... », décrit Abdellah Boudour. Pour les plus jeunes, des concours de lecture sont organisés en parallèle de la dictée.

 

« Certains sont attirés par les lots, nous avons des seniors, des parents avec leurs enfants, mais aussi des jeunes qui viennent pour s'amuser, ou parce qu'un pote y va... Les profils sont très différents », se félicite Rachid Santaki. Rodée pour l'organisation, Force des Mixités prend contact en amont avec des associations locales, comme Fête le Mur à Nantes, et le texte est lui aussi relié au territoire. Un Jules Verne pour Nantes, Victor Hugo pour la Seine Saint-Denis, Gargantua pour Vaulx-en-Velin... L'appropriation du texte passe aussi par l'appartenance au territoire.

 

 


 

 

Bien entendu, la finalité de la Dictée des Cités n'est pas l'évaluation ou la compétition, mais de « redonner le goût à la lecture ou à l'écriture. Des jeunes se remettent parfois en question après l'exercice, ça peut aider à prendre conscience de l'importance du savoir et de l'éducation ». Les lieux les plus défavorisés en matière de culture ne sont pas laissés de côté : une dictée a ainsi été organisée à la maison d'arrêt d'Elsau, à Strasbourg, en juin 2014, avec l'aide des enseignants de la zone scolaire du lieu de privation de liberté.

 

« Nous pensions accueillir 15 personnes, nous en avons eu une cinquantaine au final, avec des mineurs, des adultes, des hommes, des femmes, des surveillants », se réjouit Rachid Santaki. Un rendez-vous de proximité qui peut aussi permettre de réduire les inégalités et l'incompréhension entre classes sociales : la société SFR, à Saint-Denis, va ainsi organiser une dictée pour améliorer les relations entre ses employés et la population locale.

 

La réputation des dictées se fonde sur le terrain : « Les associations, les commerçants, les sorties d'école nous permettent de nous faire connaître, sans pages de pub », souligne Abdellah Boudour. L'association compte 8 personnes à plein temps, aidées au quotidien par de nombreux bénévoles.

 

« Je dois avouer que ces actions me construisent aussi en tant qu'auteur », remarque Rachid Santaki, qui sortira fin mars son premier essai, La France de demain, aux éditions Wildproject, que son action associative a influencé. Le surnom « Pivot du ghetto » qu'on lui a affublé au cours des dictées ne le dérange pas, après avoir rencontré l'homme de lettres : « Je n'imaginai pas que c'était un mec aussi simple, curieux, et pas du tout académique. C'est ce que l'on veut faire avec ces dictées, aussi, inciter à la curiosité. »