La directrice de la bibliothèque ukrainienne de Moscou arrêtée

Nicolas Gary - 29.10.2015

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Vladimir Poutine n’en a pas fini avec l’Ukraine. On apprend en effet que la directrice d’une bibliothèque ukrainienne située à Moscou a été arrêtée, accusée d’extrémisme. Cette femme, âgée de 58 ans, est par ailleurs soupçonnée d’incitation à la haine et à l’hostilité – et, circonstances aggravantes selon les actes d’accusation, en profitant d’une position officielle. 

 

Natalia Sharina

 

 

Natalia Sharina risque jusqu’à 5 années de prison, selon les premiers éléments communiqués par le site Grani. Selon Vladimir Markin, porte-parole du Comité d’investigation russe, qui intervenait à l’occasion d’un point presse, Sharina a participé à la diffusion de livre de Dmitri Kortchinski, un ultranationaliste ukrainien, dont les publications sont désormais totalement interdites en Russie. 

 

Les enquêteurs auraient en effet retrouvé parmi les documents de la directrice des tracts imprimés, diffusant une propagande anti-russe. L’affaire n’est pas à prendre à la légère : d’abord parce que, depuis mars 2014, Dmitri Kortchinski compte parmi les ennemis de la Russie. Mais il a également de vilaines casseroles bien accrochées : en juin dernier, il a assuré que les États-Unis avaient manifesté « un haut niveau d’humanisme »... en larguant leur bombe atomique sur Hiroshima. 

 

Des preuves à la limite de l'accusation mensongère

 

Personnalité controversée, il est également fondateur d’un groupe ultranationaliste, UNA-UNSO, qu’il a quitté pour mettre en place un mouvement radical, Fraternité. Il était également présent à Kiev lors des manifestations de Maïdan, au cours de l’hiver 2014. C’est à partir de là que le président ukrainien, alors très proche de Moscou, Viktor Ianoukovitch, a été déchu. 

 

Pour l’instant, ce que la police russe a entre les mains, pour confondre Natalia Sharina, c’est un ouvrage de Kortchinski intitulé Війна внатовпі, [La guerre dans la foule, NdR], daté de 1999. Or, la décision du tribunal d’interdire ses livre remonte à mars 2013 et la distribution du livre en question remonte à 2011. Autrement dit, il se pourrait bien que tout cela ne soit qu’une vaste fumisterie, avec des outils suffisants pour heurter l’opinion publique. 

 

Outre cet ouvrage, un livre jeunesse a également été saisi et pourrait servir de preuve à l’accusation. Ce dernier arbore sur la couverture le logo de Правый сектор ou Pravy Sektor, le Secteur Droit, parti politique ultranationaliste. Ce dernier est devenu une confédération paramilitaire en novembre 2013, avant de se structurer définitivement en mars 2014 en parti politique. 

 

Le logo de secteur droit, en bas à droite 

 

 

Au cours du raid policier, les forces de l’ordre ont procédé à la confiscation de différents documents, journaux, livres historiques, ainsi que des magazines pour enfant. Pas vraiment de quoi accuser la bibliothécaire et la confondre. À son domicile, tout a été saisi, et notamment des lettres signées par l’ancien président ukrainien. 

 

Sharina occupe son poste depuis 2007 au sein de l’institution culturelle publique, située au cœur de Moscou. Selon l’ancien directeur de l’établissement, Youri Kononenko, elle avait démarré son travail sans connaître même l’ukrainien ni la culture. Elle aurait au contraire été engagée pour éliminer toute forme de nationalisme de l’endroit. 

 

Sarcastique, le président du Comité des droits de l’Homme, Mikhail Fedotov, est intervenu : « Mon Comité surveille la directrice de la Bibliothèque ukrainienne de littérature. Nous prévoyons dans un avenir proche des arrestations de cuisiniers travaillant dans des restaurants ukrainiens. » Un humour noir, tranché au couteau...

 

L'Ukraine déplore un acharnement méthodique de Moscou

 

Dans un communiqué, le ministère des Affaires étrangères d’Ukraine a vivement protesté contre l’attribution d’un mandat pour effectuer une saisie dans la bibliothèque de littérature d’Ukraine. Selon eux, il ne « s’agit pas de la première tentative du Kremlin, pour appliquer les étiquettes de “russophobie” et “extrémisme” à tous les Ukrainiens. Ces actions violentes et peu justifiées par les autorités russes confirment une fois de pus la politique agressive de la Fédération de Russie à l’encontre de l’Ukraine », assure le service diplomatique.

 

L’établissement avait déjà subi une perquisition russe en 2010/2011, justement pour débusquer de la littérature extrémiste. Fort de cet historique, le ministre des Affaires étrangères demande à la Russie de cesser ses tentatives d’intimidation et de pressions exercées contre l’établissement, qui sert de référence culturelle pour des milliers d’Ukrainiens installés à Moscou. 

 

L’arrestation de Natalia Sharina est le fait d’une dénonciation, opérée par un représentant municipal, Dmitry Zakharov, qui a signalé auprès des autorités policières le comportement de la directrice de la bibliothèque. Depuis, il semble s’acharner sur sa page du réseau VKontact, se répandant également en insultes contre les Ukrainiens. Il affirme que la presse libérale a entamé une campagne pour donner de la directrice l’image d’une martyre.

 

« Je m’adresse a tout les enculés - bâtards de Banderien [Bandera est un héros nationaliste ukrainien, symbole du nationalisme ukrainien] vous devez arrêter toutes vos actions en Russie », écrit-il, en promettant des détails plus croustillants encore sur cette affaire. Et le problème reste qu'une grande majorité de citoyens russes considère qu'il a raison...