La disparition du livre n'est pas pour demain – et celle de l'édition ?

Nicolas Gary - 03.12.2015

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Dans une tribune parue dans le Wall Street Journal, Michael Pietsch, directeur général de Hachette Book Group a présenté une vision futuriste de l’industrie du livre. « Comment une invention datant de 1400 se comportera dans les années à venir », c’est tout un poème. Et le métier, assure-t-il, ne va pas changer : identifier, investir, alimenter et commercialiser de grands auteurs.

 

I love old books

Rian, CC BY ND 2.0

 

 

« J’ai entendu parler de la disparition de l’édition dès le premier jour où je franchis les portes d’une maison d’édition en 1978 », attaque Michael Pietsch. Le ton est donné : outre-Atlantique, plusieurs maisons sont centenaires, et plus encore. Mais l’industrie elle-même a évolué au fil des années. Même avec l’arrivée de ce dernier et terrifiant épouvantail, censé être mortifère : la révolution numérique. « Les ebooks remplaceraient les livres imprimés, les auteurs choisiraient majoritairement l’autopublication et les éditeurs suivraient les fabricants de voitures dans l’oubli. »

 

Michael Pietsch rappelle alors que la croissance du livre numérique fut rapide, et que leurs ventes plafonnent désormais autour d’un quart des revenus des éditeurs – avec une diminution depuis un an. « Les livres imprimés ont prouvé qu’ils étaient durables, parce qu’en tant que format, ils sont tout simplement difficiles à améliorer. »

 

"Les livres étaient portatifs dès le jour où ils ont été inventés"

 

Face à l’évolution numérique, poursuit-il, musique, films et télévisions ont subi de véritables changements, parce que le passage au digital « a permis aux usagers de profiter de leur divertissement partout. Les livres étaient portatifs dès le jour où ils ont été inventés », relativise alors le grand patron.

 

Certes, l’autopublication est devenue une option très prisée par les auteurs soucieux de toucher directement les lecteurs. « Mais les écrivains aiment percevoir une avance pour leur travail. Les éditeurs sont des investisseurs et de preneurs de risque. Et une société d’édition a de longue date des relations avec les médias, et son marketing est bien plus capable d’attirer l’attention sur un livre qu’un écrivain travaillant tout seul. »

 

Selon lui, la génération des jeunes lecteurs est devenue adulte : celle qui a grandi avec Harry Potter, The Hunger games ou Nos étoiles contraires, a connu les livres papier durant la majeure partie de sa vie. Et elle les a vus devenir des films. La demande de cette génération en récits nouveaux ne cessera pas, et alimentera la création du côté des auteurs. 

 

« Le travail essentiel des éditeurs restera de les identifier, d’investir, d’alimenter et de commercialiser de grands écrivains. L’abondance de titres que les lecteurs vont attendre continuera de grande. La narration graphique gagnera en popularité et les versions visuelles de romans et de non fiction deviendront monnaie courante. » 

 

Et l’autopublication ne cessera pas pour autant, permettant aux éditeurs de trouver de nouveaux auteurs. « De nouvelles formes vont émerger pour les appareils mobiles, alors que des millions des de personnes abandonnent leur eReader pour les smarpthones qu’ils ont déjà dans la poche. » 

 

De leur côté, revendeur et grossistes continueront « d’exercer des pressions significatives sur les marges [allusion au conflit entre HBG et Amazon, NdR] ». Les réseaux sociaux développeront la capacité des écrivains à entrer en contact avec les lecteurs, et les éditeurs approfondiront leurs relations avec les écrivains, poursuit Michael Pietsch. 

 

Le monde poursuivra sa marche... « Et dans 50 ans, une jeune femme commençant à travailler dans une maison d’édition, inspirée par Anna Karenine (à la fois la version comics qu’elle a lu sur sa montre et le livre de poche qu’elle avait lu au collège) lira un article qui prédit que la fin de cette industrie n’en a plus pour longtemps. »

 

"Le futur ne manque pas d'avenir", Philippe Meyer

 

Cette déclaration d’amour est émouvante, certes. Mais elle repose aussi sur plusieurs non-dits qui font toute la différence. D’abord, la diminution des ventes d’ebooks : le retour à un contrat d’agence qui a fait augmenter le prix des ouvrages a eu pour conséquence de rebuter les acheteurs. Moralité, les grands éditeurs accusent le coup d’une diminution de leurs ventes, CQFD. Mais du côté de l’autopublication, cette brèche n’a pas manqué d’être exploitée. 

 

F.B. (pg 50), No 3053, page 2

les meilleures soupes, faites dans les vieilles marmites, 

Brendan Riley, CC BY 2.0

 

 

Évidemment, les avances que perçoivent les auteurs sont des éléments non négligeables, mais l’autopublication implique des sacrifices, que les auteurs font en toute connaissance de cause. Et de fait, le montant des avances reçues se réduit comme peau de chagrin...

 

Jean-Yves Mollier, chercheur français spécialiste de l’histoire de l’édition, que l’on ne peut pas taxer de Cassandre, expliquait justement à ActuaLitté : « Aux éditeurs de prouver que leur rôle est irremplaçable, ce qui veut dire qu’il faut cesser de promouvoir certains livres comme des paquets de lessive : il faut se souvenir que l’éditeur est un offreur, et non pas quelqu’un qui suit la demande. »

 

Or, le discours de Pietsch ressemble tout de même à celui d’une personne qui, loin de prédire l’avenir, prédit que les tendances continueront d’être suivies. Et que leurs résultats seront optimisés par les groupes, du mieux possible. 

 

Une analyse plus simplement formulée par Jean-Yves Mollier : « Si l’on se contente d’une analyse quantitative, on pourrait dire que les éditeurs investissent sur l’avenir en publiant plus de titres, mais une analyse qualitative permet de se rendre compte que les éditeurs appliquent une vieille recette du monde de l’économie qui consiste à assécher le marché en y mettant le maximum de productions du même genre pour éviter que les concurrents ne viennent sur ce marché. »

 

Personne ne souhaite la mort de l’édition : tout le monde la redoute, au contraire. Et justement parce que le livre est, peut-être et peut être, une création artistique avec un je-ne-sais-quoi de différent, plus chargé d’émotion, chacun voudrait apporter sa solution, pour s’assurer que l’édition soit pérenne. Des réponses qui ne sont parfois pas agréables à entendre, ou sont totalement inadaptées, par ailleurs.

 

Le grand problème est alors de confier les commandes de ces sociétés à des gens qui se comportent avec le livre, comme avec une boîte de petits pois. Et qui appliquent les règles de la grande distribution, méthodiquement...