La dystopie au coeur de l'adaptation de Nous Autres, par Alain Bourret

Orianne Vialo - 27.06.2016

Edition - Société - Nous autres adaptation - Alain Bourret cinéma - Evguéni Ivanovitch Zamiatine


Nous autres (1921), d’Evguéni Ivanovitch Zamiatine est un roman de science-fiction traduit en français par B. Cavet-Duhamel en 1929, aux éditions Gallimard. Il est à l’origine du mouvement littéraire dystopique (Le meilleur des Mondes, 1984) mais aussi cinématographique (Equilibrium, Hunger Games). La publication de Nous autres a été interdite sous la censure stalinienne en 1923, c’est pourquoi son auteur, Zamiatine, a trouvé refuge à Paris dès 1931, et y mourra en 1937 à l’âge de 53 ans. Alain Bourret, très sensible à ce manuscrit, a décidé d’en faire deux adaptations libres intitulées The Glass Fortress, un concept album en 2015, et un court-métrage en 2016.

 

 

 

« Je ne connaissais pas Nous autres avant que mon fils, qui passait son bac ES ne m’en parle, comment étant un ouvrage majeur de la littérature d'anticipation sociale du XXe siècle. J’ai décidé de le lire à mon tour. Ce fut un véritable coup de coeur de lecture. J’ai expérimenté le procédé de la synesthésie : des images et des sons se sont immédiatement mélangés aux mots que je lisais. J’ai eu un véritable flash, une idée de scénario a aussitôt émergé. Adapter ce roman relevait de l’évidence » engage Alain Bourret.

 

Ni une, ni deux, Alain Bourret contacte un ami à lui, Rémi Orts, musicien, producteur, compositeur et arrangeur pour réaliser ensemble un concept album, inspiré du roman russe. « Nous avons conçu ensemble un concept album basé sur un story-board de 14 morceaux. Il s’agit d’une démarche originale, car c’est la première fois que l’ouvrage est adapté sous cette forme. Certes, en 1975, l’histoire a été reprise pour un ballet dirigé par Jean Goury et Jacques Bondon, à l’Opéra de Nantes, et en 1981, Nous autres avait fait l’objet d’un téléfilm allemand. Franck Vigroux a enfin créé une pièce radiophonique portée sur D-503 pour les ateliers de création radiophonique de France Culture, mais ça s’arrêtait là. Aussi originales soient-elles, aucune de ces adaptations ne me satisfaisait. J’ai voulu recentrer l’histoire sur le personnage principal, D-503, et mettre en relief tant sa candeur que sa prédisposition à la mélancolie, et à un certain romantisme révolutionnaire » explique Alain Bourret. 

 

Sur le concept album, l’on retrouve entre autres les titres From Earth to Venus, Plapa’s Song ou encore The Antic house, chanson charnière dans le déroulé de l’histoire puisqu'elle correspond au point de basculement de D-503 vers un avenir aussi inattendu qu’incertain.

 

Un court-métrage au contenu plus libre que la version originale

 

« Au début, Rémi souhaitait réaliser un teaser pour l’album, mais le projet a vite été abandonné tant il est difficile de synthétiser l’histoire. L’idée d’un format plus long s’est alors imposée. J’ai donc contacté une jeune photographe de la scène métal parisienne, Fanny Storck, célèbre pour sa maîtrise du noir et blanc. Ce fut une véritable collaboration au sein de laquelle chacun a pu apporter sa touche personnelle, mais que j’ai fait converger en tant que réalisateur vers ma vision de l’histoire. Ainsi, j’ai choisi de m’inspirer du livre Nous autres pour le fond, et du film La jetée de Chris Marker (1962) pour la forme. J’en ai repris toutes les règles du photo-roman pour structurer le récit (noir et blanc, format de 28 minutes, narration en monologue, majorité de vues fixes etc.). J’ai simplifié l’intrigue de manière à l’adapter au format d’un court-métrage. Cet exercice de double transposition, d’un roman long par définition à un court-métrage bref par essence, s’est avéré contraignant, mais extrêmement exaltant au final » poursuit le réalisateur. 

 

« Dès l’origine, j’ai souhaité inscrire mon travail plus dans un cadre universitaire que dans le monde du cinéma », précise-t-il. « En la forme, le travail a été de type artisanal, avec deux seules concessions au numérique : la prise de vue et le montage vidéo. Au préalable, j’ai démarché et contacté beaucoup d’universités, ce qui fait que mon adaptation est désormais inscrite au programme d’études d’universités tchèques, anglaises et américaines. »

 

Le court-métrage est décrit comme tel sur le site internet tenu par Rémi Orts :

 

Dans un futur relativement lointain, que l’on peut estimer aux alentours de 3100 après JC, D-503 est un ingénieur en aéronautique au service de l'État unique.
D-503 habite dans la ville de verre, cité ceinte d’un mur également de verre qui la sépare de la nature. Les individus, ou « nombres », y vivent en harmonie, mais sans sentiments. À l’instar des autres passions, l’Amour a été banni, car considéré comme dangereux pour la stabilité de la société. Les rêves et l’imagination sont eux aussi interdits.

Le maître de l’Etat unique, appelé Bienfaiteur, demande à l’ingénieur de concevoir un vaisseau spatial, l’Intégral, qui portera sa parole bien au-delà des frontières du système solaire. Alors qu’il se voue tout entier à cette cause , D-503 décide de rédiger en parallèle un journal intime dans lequel il décrit sa vie quotidienne, notamment les Heures Personnelles et la façon dont il les occupe.
Au fil des jours, cet exercice désinhibe les sentiments jusqu’alors contenus.
Au hasard d’une promenade, D-503 fait la connaissance de I-330, une jeune femme aussi joyeuse qu’extravertie. Cette rencontre chamboule la vie routinière de l’ingénieur. L’amour aidant, elle vient achever le processus de prise de conscience de l’existence en tant qu’être sensible.
Profitant de la toute relative liberté conférée par les heures personnelles, I-330 conduit discrètement D-503 vers une maison dite antique, véritable musée des temps anciens.
Mais cette maison recèle un autre secret…

 

 

« Ce qui accroît la singularité de The Glass Fortress, c’est que les acteurs ne connaissaient absolument pas mon adaptation, encore moins le scénario. À l’écran, ils avaient tous une expression d’êtres perdus, ils déambulent tels des fantômes. C’est le message que j’ai voulu transmettre, celui d’un être perdu, D-503, dans une liberté fraîchement acquise et l’éveil progressif de sa conscience », explicite Alain Bourret. 

 

Ziamiatine, précurseur de la dystopie

 

Nous autres dépeint l’histoire de D-503, un homme du futur dont le destin est déjà tout tracé. Dans ce roman dystopique, l’État totalitaire régit l’ensemble des activités humaines dans le but de servir le bonheur des Hommes, en les privant de leurs libertés individuelles — en leur attribuant un matricule chiffré, et non un prénom, par exemple, ce qui renforce l’impression d’une déshumanisation des personnages. 

 

D-503 a pour noble mission de fabriquer le vaisseau spatial L’intégral, lequel sera le vecteur de civilisation des peuples extraterrestres en leur imposant un grand bonheur, celui de l’État Unique. Mais l’ingénieur se rend bien vite compte qu’il est irrésistiblement attiré par le fantasme de la transgression des interdits, et par l’Ancien Monde où liberté, imprévisibilité et précarité du bonheur sont les maîtres-mots. 

 

On nous attacha sur des tables pour nous faire subir la Grande Opération. Le lendemain, je me rendis chez le Bienfaiteur et lui racontai tout ce que je savais sur les ennemis du bonheur. Je ne comprends pas pourquoi cela m'avait paru si difficile auparavant. Ce ne peut être qu'à cause de ma maladie, à cause de mon âme. D-503