La famille Calmann-Lévy accuse Hachette de faire de l'argent avec le cul

Clément Solym - 19.05.2016

Edition - Les maisons - cher stagiaire érotique - Calmann Levy éditeur - Hachette Livre groupe


La publication d’un ouvrage classé dans le rayon érotisme a fait bondir de sa chaise la famille Calmann-Lévy. Actionnaire certes minoritaire de la maison d’édition éponyme, elle a réagi vivement à cette annonce. L’ouvrage entrerait en conflit avec l’histoire et le patrimoine littéraire que la maison incarne. Et la famille accuse tout simplement le groupe propriétaire, Hachette Livre, de mercantilisme.

 

 

 

Rappelant que les frères Michel, Nathan et Kalmus (francisé par la suite en Calmann) Lévy furent les éditeurs de figures aussi prestigieuses que Balzac, Victor Hugo ou encore Flaubert, la famille se révolte à l’idée que l’on associe le nom à un ouvrage érotique. Les deux hommes n’ont « jamais hésité à prendre des risques sur le plan éditorial », souligne-t-on, sans que jamais on ne verse dans l’érotique, « qui fait actuellement florès dans une partie du monde de l’édition ». 

 

Christopher Calmann-Lévy, représentant des actionnaires (15 % de la maison), a communiqué à l’AFP un message qui ne manque pas de mordant. « En tout état de cause, la famille Calmann-Lévy ne peut que s’interroger sur l’orientation éditoriale licencieuse impulsée par le groupe Hachette Livre chez Calmann-Lévy », lance-t-il. Et de rapprocher sans peine le succès de Cinquante nuances de Grey, que les éditions JC Lattès ont fait paraître – elles-mêmes filiales du groupe Hachette Livre.

 

« Force est de constater que Hachette Livre (groupe Lagardère) [...] souhaite exploiter commercialement ce segment jusqu’à le mettre à nu. » Dans l'édition, c'est connu, les filons s'exploitent jusqu'à lassitude totale du public, et désintérêt complet pour une tendance...

 

Laisser à Lattès ou Grasset le soin de ces publications

 

Sollicité par ActuaLitté, le groupe Hachette Livre ne souhaite pas faire de commentaires sur le sujet. De même, chez Calmann-Lévy, on évite soigneusement de l'évoquer. C’est que le communiqué de la famille fait rougir plus qu’une scène scandaleusement dénudée. Elle met tout bonnement en cause la gestion que le groupe Hachette Livre peut avoir de la maison, estimant qu’elle manque d’à-propos. 

 

Mise à jour : Deux heures après la publication de cet article, la maison Calmann-Levy, d’autant plus gênée aux entournures, nous annonce que l’entretien prévu ce jour avec l’éditrice de Mon cher stagiaire, et qui devait porter sur l'ouvrage, même est tout bonnement annulé. « On ne veut pas faire de commentaires », nous explique-t-on en guise de justification. Donc on ne parle pas non plus du contenu du livre. Zou !

 

 

Si le groupe Hachette « respectait un peu plus son histoire, son identité et la famille toujours présente au capital, il aurait été certainement possible de faire l’économie d’une telle publication érotique plus en phase avec l’image des Éditions Lattès ou des éditions Grasset ». Parce que Calmann-Lévy a une autre tenue, évidemment – avec dans son histoire Lamartine ou encore Stendhal. 

 

Quant au livre, on ne pouvait lui souhaiter meilleure presse que cette polémique : écrit sous pseudonyme, signé Anouk Laclos, Mon cher stagiaire promet de renverser « les rôles habituellement dévolés aux hommes », dans un texte de littérature érotique, « à la française ». 

 

Il est vrai que la France s’est largement emballée avec la vague Fifty Shades, avec des centaines de milliers d’exemplaires écoulés – près d’un million pour le seul premier tome, paru en octobre 2012. Et pour ne parler que de celui-ci, les deux éditions Poche – la classique et la version édition film – enregistrent près de 860.000 exemplaires (données Edistat). 

 

Même le dernier tome, Cinquante nuances de Grey par Christian semble faire le bonheur de son éditeur, JC Lattès, avec plus de 620.000 exemplaires écoulés. 

 

Or, présumer que la maison puisse rencontrer un succès identique, c’est oublier tout de même que bon nombre de maisons se sont frottées au genre, avec pour certaines une vraie réussite. Mais jamais au même niveau. Que Calmann-Lévy suive alors la tendance est plutôt une fatalité. D’ailleurs, Isabelle Laffont, la patronne des éditions Lattès, avait assuré que si Fifty Shades avait connu un tel succès, c’est que, justement, on était loin de la littérature érotique à la française. 

 

« Elle tombe amoureuse, découvre le sexe et a tout de suite des orgasmes – ce qui est rare. Elle a des orgasmes en permanence, et de plus en plus. C’est un rêve pour les femmes – nous triomphons ! », expliquait-elle à Slate.

 

En somme, Calmann-Lévy, avec son approche, aurait tout faux ?

 

L'érotisme a le vent en poupe

 

Ces premiers pas de Calmann-Lévy dans la littérature érotique avaient d’ailleurs été illustrés dans plusieurs médias par... une photo de EL James, l’auteure des fameux livres de Cinquante nuances. Mais ce que la famille Calmann-Lévy pointe, c’est une tendance qui s’est effectivement généralisée : que ce soit les maisons Hugo & Cie, Michel Lafon, ou encore le Cherche Midi, toutes les maisons traditionnelles ont traqué la mine d’or de l’érotisme.

 

Des éditeurs plus récents, comme les éditions de la Bourdonnaye, s’étaient également lancés dans la réédition de classiques érotiques. Un récent sondage réalisé pour la Saint Valentin annonçait d’ailleurs que 51 % des Français ont lu un livre érotique. Et, pour information, les 65 ans et plus seraient des consommateurs « assidus », à 65 %. 

 

Les éditions La Bourdonnaye avaient d’ailleurs découvert une certaine Angela Behelle, dont les livres La Société, en neuf tomes, avaient connu un beau succès – au point que les droits de poche furent achetés par les éditions J’ai lu en avril 2013. Mais nous sommes loin encore des résultats mirobolants de Cinquante nuances. Une adaptation pour le cinéma était toutefois prévue, mais pas de nouvelles depuis l’annonce. 

 

L’idée qu’un jeune stagiaire de 21 ans se trouve initié par une quadragénaire aux plaisirs de la chair fera peut-être recette, après tout...

 

mise à jour :

 

Christopher Calmann-Lévy et Christian Drouin sont tous deux actionnaires, représentant la famille Calmann-Levy au conseil d’administration – et disposant de 15 % de la société. Toutefois, M. Drouin, contacté par ActuaLitté nous explique que Christopher Calmann-Levy « ne peut pas parler au nom des descendants de la famille Calmann Lévy qui ne s’associe pas à ses déclarations ».