La fiction stimule l'intelligence sociale, ou les livres attirent les gens fûtés ?

Cécile Mazin - 07.10.2016

Edition - Société - lecture théorie esprit - intelligence sociale livres - fiction lecteurs sociabilité


On glose beaucoup dans les milieux scientifiques sur les capacités de la littérature. La fiction est présentée comme un catalyseur d’empathie ; on établit même un lien de causalité entre la lecture et les facultés d’adaptation sociales. 

 

Max the Brown Tabby Cat with Books

Found Animals Foundation, CC BY SA 2.0

 

 

Une récente étude démontrait que lire Proust rendait moins bête que lire Dan Brown, pour faire simple. En réalité, les classiques de la littérature brossaient le tableau de personnages plus complexes. De la sorte, le lecteur se retrouvait face à des protagonistes qui lui apportent des outils pour mieux comprendre les réactions des gens. 

 

En effet, « la fiction littéraire invite les lecteurs à réaliser, ajuster ou envisager, de multiples interprétations des états mentaux des personnages », expliquaient les chercheurs. 

 

Mais voilà : Keith Oatley, professeur de psychologie à l’université de Toronto vient de remettre en cause ces expérimentations qui tissent un lien entre intelligence sociale et lecture. Elle interroge en effet les méthodes d’analyse scientifiques, pour conclure que les résultats ne tiennent pas la route. 

 

« La lecture d’un court extrait de fiction littéraire ne semble pas motiver la théorie de l’esprit », explique Deena Weisberg, du département de psychologie à la School of Arts & Sciences de Penn. « La fiction littéraire ne fait pas mieux que la fiction populaire, la non-fiction documentée ou que la lecture tout simplement. »

 

Le doigt dans l'oeil, jusqu'au coude ?

 

Selon elle, la psychologie a beaucoup travaillé sur la question, et de nombreuses études ont porté sur les liens entre intelligence sociale et lecture. Mais les travaux présentés sont trop hâtifs. Le problème n’est d’ailleurs pas que les résultats soient erronés, c’est plutôt que l’on se précipiterait un peu trop : à glorifier la littérature constamment, ou vouloir en vanter les mérites, on se mettrait le doigt dans l’œil.

 

Dans le Journal of Personality and Social Psychology (voir ici), elle explique alors qu’ayant répété les processus de l’étude, elle n’avait pas abouti aux mêmes conclusions. Son postulat : « Pourquoi la fiction littéraire serait-elle particulièrement efficace pour [dynamiser l’intelligence sociale] ? Pourquoi pas la romance, qui porte particulièrement sur les relations humaines ? » Eh oui : pourquoi pas ?

 

En fait, ses propres expérimentations, c’est peut-être même l’inverse qu’il faudrait envisager : « Il est très possible que la causalité soit inversée : Ce pourrait être des gens qui sont déjà très réceptifs à la théorie de l’esprit, qui lisent beaucoup. Ils aiment se confronter à des histoires avec des gens », poursuit la scientifique. 

 

« Nous concluons que le lien le plus plausible entre la lecture de fiction et la théorie de l’esprit est que, soit les individus avec un fort niveau dans cette théorie, sont attirés par la fiction, et/ou que le temps passé à lire augmente progressivement cette théorie de l’esprit. Mais d’autres variables, comme la capacité verbale, peuvent également être en jeu. »

 

D’ailleurs, cette idée n’est pas inintéressante, ou même farfelue : activité solitaire par essence, la lecture reste une relation entre le lecteur et son livre. Et l’image du rat de bibliothèque, pris dans ses livres, et un peu retiré du monde, est plus souvent véhiculée. Cela n’empêche pas de développer une intelligence sociale, mais n’incite pas nécessairement à aller vers les autres.   

 

Tout cela n’empêche en rien de promouvoir la lecture. Juste de dire des bêtises.