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La fin des blogs littéraires qu'Amazon va priver de revenus

Nicolas Gary - 25.02.2017

Edition - Economie - amazon affiliation revenus - blogs critique livres - Amazon blogueurs lecture


Après avoir disséminé des liens d’affiliations partout sur la toile, le géant du web estime que son réseau est suffisamment étendu – et son empire/emprise assez solides. Et après avoir coupé court à la promotion de titres gratuits, la firme Amazon a choisi de tailler dans les revenus des blogueurs. Merci pour tout le référencement, maintenant, on récupère nos marges !

 

Money

tax credits, CC BY 2.0

 

 

Le nouveau modèle d’intéressement sur les ventes ne devrait intervenir qu’à partir du 1er mars. Mais pour qui prend part au programme Amazon Associate, c’est la fin d’une époque. Chose étonnante, c’est au 1er mars 2013 que la firme avait modifié en profondeur son système d’affiliation, en cherchant à tuer la promotion d’ouvrages numériques gratuits. L’idée à l’époque était de réduire le trafic vers ces ebooks, en maintenant un fort pourcentage de liens vers des ouvrages payants. 

 

Réduire les commissions, en général

 

Les nouvelles règles entrant en vigueur dans quelques jours, visent à simplifier les précédentes commissions versées – clairement assez complexes. Des variables étaient introduites en fonction des volumes et de la catégorie – mais l’idée est toujours de faire profiter d’un pourcentage sur les ventes générées avec « un leader du commerce en ligne ».

 

Pour répondre aux mouvements de l’air du temps, les livres papier permettront de gagner 4,5 % sur ce modèle d’affiliation. Et les conséquences seront directes : les gros vendeurs seront privilégiés, et les autres vont perdre une jolie partie de leurs revenus.

 

Le Digital Reader, qui analyse la situation de son propre point de vue, estime ses pertes à un cinquième des revenus mensuels, avec les modifications qu’entraîne le programme d’affiliation d’Amazon. « Les bookblogueurs vont observer une baisse de leurs revenus, en regard du temps qu’il faut pour lire et chroniquer un livre et décider que ce n’est plus aussi intéressant de conserver leur blog. »

 

L'arrêt de mort de blogueurs littéraires ?

 

L’analyse est particulièrement sévère, mais quand on connaît la puissance d’Amazon sur le marché du livre outre-Atlantique, difficile de ne pas y voir une projection fiable. En juin 2016, deux services de recommandations qui vivaient grâce au modèle d’affiliation d’Amazon avaient d'ailleurs plié boutique. La firme de Jeff Bezos décidait d’interdire leurs outils, et de couper les vannes de leurs ressources – estimant que les solutions violaient la politique commerciale amazonienne. En somme, l'affiliation fonctionne... tant qu'Amazon y trouve son compte.

 

L’autre enjeu porte aussi sur la déperdition constatée des blogueurs, au profit de nouveaux médias utilisés pour la promotion de livres. Personne n’ira jusqu’à croire que les séances de booktubing ont remplacé les chroniques écrites – il s’agit avant tout d’un autre moyen de toucher un public. Que l’on parle de Wordpress ou de Youtube, ce ne sont là que des outils dont chacun s’empare, selon ses affinités, pour constituer un lectorat ou un téléspectatorat...

 

Michael Bhaskar, auteur d’un ouvrage sur les algorithmes, « la curation, faute d’un meilleur mot, est au cœur de l’industrie du livre ». Or, si les vidéos semblent être une option plus prisée, Amazon ne dispose pas encore de solutions d’affiliation pertinente – sauf à créer sa propre structure d’hébergement.

 

Eccentric Exits Strange but True

domaine public

 

 

D'ailleurs, le géant de Seattle n’est pas une société de grands furieux : perdre des blogueurs en mesure de recommander des livres et de générer des ventes n’est assurément pas l'objectif final. En revanche, réduire leurs revenus permet d’améliorer les marges de l'entreprise – surtout dans une période où les livres papier se vendent mieux que les livres numériques. Avec la forte hausse de prix de ces derniers, les consommateurs se sont rabattus sur l’imprimé, qui parvient, dans certains cas, à être moins cher que le numérique. Amazon suit simplement les flux financiers.

 

La situation n’est pas si paradoxale quand on prend en compte les investissements réalisés par la filiale dédiée au livre audio, Audible, et les sommes promotionnelles dépensées – auprès de Booktubers, ou avec les Boloss des Belles Lettres, sans parler des publicités dans le métro – pour faire de l’audiobook un incontournable. 

 

Quand il s’agit d'explorer un marché, Amazon sait se donner les moyens, et convaincre les acteurs – éditeurs en l’occurrence – d’accepter des conditions contractuelles assez lourdes. En somme, la firme investit avec finesse, et coupe les postes budgétaires qui n’ont plus autant d’attractivité que par le passé.

 

Donc, pas question de se priver de lecteurs/influenceurs/blogueurs chez Amazon : il suffirait de rapatrier leurs chroniques vers un espace privilégié, où elles trouveraient une place de choix. Cela tombe bien, Goodreads est un réseau de lecteurs racheté en mars 2013 par Amazon. Sur cet espace, les lecteurs peuvent – et sont vivement encouragés ! – à publier des critiques de livres.

 

Goodreads, l'autre pays de Cocagne

 

Il suffirait de leur accorder des remises, bons de réductions et autres avantages, pour récupérer une partie des blogueurs désœuvrés de voir leurs revenus diminuer, pour en faire des utilisateurs heureux de Goodreads. La construction d’un empire absolu est en cours, et depuis, difficile de dire qui vendra encore des livres sur internet.

 

Aux États-Unis, Amazon dispose aujourd’hui de 42 % de parts de marchés, ebook et papier confondus. Goodreads, de son côté, doit se sentir assez seul, n’ayant plus aucun autre concurrent encore en mesure de lui chatouiller le monopole.

 

Maintenant, cette activité n’est certainement pas l’équivalent d’un salaire – les sommes accumulées devaient plutôt représenter un complément, pas forcément négligeable. D’autant plus qu’il était occasionné dans le cadre d’une passion. Mais si ces sommes se réduisent, les bookblogueurs se tourneront certainement vers autre chose : les passions qui peuvent devenir lucratives ne manquent pas forcément...

 

Amazon contre le monde, ou le syndrome de Stockholm 

 

Le combat cessera donc, faute de combattants, et comme l’argent est le nerf de la guerre, on assistera une fois encore à la disparition de sites de chroniqueurs passionnés et amateurs. En 2016, de nombreux blogueurs avaient cessé leur activité – dont l’emblématique BookSlut, fondé en 2002, contraint de s’arrêter pour des raisons économiques.

 

Et un autre, Teleread, spécialisé dans la lecture numérique, avait suivi peu après : ce qui reste aujourd’hui n’est plus qu’une ombre de ce qu’il fut. Même GalleyCat a décidé de cesser son activité, avec sa diversité éditoriale. Amazon était l’un des points communs de tous ces outils. La conclusion s’imposera à qui veut bien prendre le temps d’y penser...