La formule informatique du best-seller face à la réalité

Camille Cornu - 04.01.2016

Edition - Société - programme informatique - analyse littéraire


Le journal Le Devoir a lancé aujourd'hui le premier d'une série de textes écrits “à la manière de”. L'exercice est classique, mais le modèle est un peu plus déroutant : le style à imiter est cette fois celui d'un best-seller américain, tel qu'il a été déterminé par un programme informatique... Ces critères d'écriture à succès sortent du laboratoire d'exploration littéraire .txtLAB de MacGill. Les auteurs Stéphane Dompierre, Monique Proulx, Daniel Grenier, Marie Hélène Poitras et André Alexis se sont prêtés au jeu.

 

Andrew Piper, directeur du laboratoire .txtLAB

 

 

« Des phrases courtes. Des verbes d’action. Beaucoup de dialogues. Pas d’émotions complexes. Beaucoup de personnages, qui boivent du café plutôt que du thé. » Tels sont certains des résultats des recherches menées par Andrew Piper, directeur du laboratoire d'« humanités digitales » txtLAB. L'équipe de chercheurs a développé un programme informatique capable d'analyser les livres ayant connu « des ventes massives » afin de mieux comprendre leur fonctionnement : Piper parle de « biopsie » des textes littéraires, et dresse une liste de caractéristiques propres aux livres qui se vendent le mieux. Comme terrain d'analyse, il s'est concentré sur les titres ayant passé le plus de temps dans le palmarès des ventes du New York Times

 

Il en ressort des conseils de fabrication qui n'hésitent pas à verser dans le concret et le pragmatique. Par exemple, en analysant les meilleures ventes de la maison Dutton, qui a connu de bons succès dans la fiction pour jeunes adultes, les analyses font ressortir l'usage de pronoms de la première personne (je, nous), un vocabulaire inclusif (et, avec, plus), un usage étendu de conjonctions et de virgules,  une insistance sur les marqueurs temporels, et une concentration particulière sur la description des « humains » plus que sur leurs émotions. Et le seul thème qui émerge particulièrement est celui de... l'argent. 

 

Piper espère que ces données pourraient « servir » aux écrivains en indiquant quelle direction est en train de prendre le marché du livre. On risquerait donc de se retrouver avec un amas de livres « industriels », pas encore rédigés par des ordinateurs, mais qui suivent leurs conseils d'écriture. Tout en restant conscient de ce risque, il reste persuadé que la littérature n'a rien à craindre, mais saura tirer bénéfice des conseils tirés des algorithmes, qui ne sont après tout qu'une façon de connaître plus précisément comment fonctionne le marché du livre.

 

Si tout le monde se met à écrire en se collant à ces normes, on pourrait perdre en diversité et assister à un rétrécissement des univers et des manières de les dire. Mais nous espérons l’inverse, et que, en faisant connaître ces normes, les auteurs puissent y tendre ou s’en éloigner selon leur inclination. Ou les détourner. Un écrivain pourrait coller à une enquête policière et à son vocabulaire, en évitant ensuite volontairement les autres consignes — en évitant d’insister sur les personnages ou sur les conflits, par exemple, et en les remplaçant par des enjeux familiaux. Ce qui pourrait créer des hybrides, de nouveaux genres. Andrew Piper

 

Pour confronter son programme à l'esprit humain, Piper a tenté de faire prédire à son ordinateur quel livre remporterait un prix littéraire, le Giller Prize. Sur le site de .txtLAB, il raconte comment son ordinateur avait prédit que le lauréat serait Fifteen Dogs d'André Alexis. Estimant que ce livre est trop complexe pour remporter un prix, il modifie sa prédiction en misant sur Martin John d'Anakana Schofield. Lorsque le résultat des délibérations du jury tombe, il donne pourtant raison à l'ordinateur : c'est bien Fifteen Dogs qui a remporté le Giller Prize en 2015. 

 

« Un cliché brutal de notre époque »

 

L'équipe de chercheurs du .txtLAB a récemment analysé le « niveau de sentimentalité » des best-sellers. La conclusion ? « Si vous voulez écrire un des romans les plus importants des 50 prochaines années, évitez le langage sentimental. Mais si vous voulez être publié, vendre des livres, être chroniqué, gagner un prix ou simplement rendre quelqu'un heureux, alors donnez dans l'émotion et écrivez juste un bon roman. » Y-a-t-il un paradoxe, ou les livres  capables de s'inscrire dans la durée seraient-ils nécessairement dépourvus de ce qui fait vendre à un moment précis ?

 

André Alexis a justement interrogé Piper sur son programme. Comment réagir lorsque le succès de votre dernier roman se trouve démystifié par un programme informatique ? Il oppose à Piper qu'un best-seller n'est jamais le même en fonction de l'époque, que les succès d'hier ne se vendent plus aujourd'hui : « Le portrait que tracent vos analyses est celui du lecteur, de ses habitudes et de ses intérêts, au moment où vous faites ce portrait, et seulement à ce moment-là… Vous nous donnez, Andrew, un cliché brutal de notre époque. »

 

Le travail d’un auteur n’est pas d’arriver avec de nouveaux thèmes, mais de picosser [sélectionner] les sujets archétypaux signifiants et les renouveler, les augmenter, les réexpérimenter, les remettre en lumière. Les artistes ne peuvent pas parler autant d’innovation que de rénovation, au sens littéral de « remise à neuf ». Nous ne voulons pas savoir que nous savons déjà, parce que ne pas savoir est une part importante du plaisir esthétique que peut procurer une oeuvre. Et ce, même si on y rencontre au final quelque chose qu’on connaît déjà. Là où il n’y a que de l’originalité, il ne peut y avoir d’universalité. André Alexis

 

Soucieux de ne pas nier toute la magie de la lecture, Piper reconnaît tout de même un rôle à l'individualité du lecteur, qui devra entrer en résonnance avec les thèmes des best-sellers : « Je crois que c’est à travers une combinaison d’éléments familiers et de réponses individuelles spécifiques que l’imagination du lecteur peut s’enflammer, et c’est cette combinaison qui fait que la lecture est une activité si particulière. »

 

Si les ordinateurs devraient bientôt pouvoir rédiger eux-mêmes nos best-sellers et les juger, le lecteur ne perdra pas tout à cette démystification de la lecture, mais conserve le droit de ressentir ses émotions propres : l'honneur est sauf.

 

En attendant, on peut retrouver le premier texte volontairement écrit en suivant les conseils dégagés par ces données : « Annie courait », par Daniel Grenier.