La France vend son goût de la traduction à Francfort

Antoine Oury - 13.10.2015

Edition - International - France Francfort - traduction livres - droits étrangers


Le compte à rebours est lancé : dans deux ans, la France sera le pays invité d'honneur de la Foire de Francfort, et le travail commence dès maintenant. À quelques heures de l'inauguration officielle, le Rights Directors Meeting rassemble éditeurs, agents, organisateurs de salon et autres professionnels du livre autour du marché international des droits. Anne-Solange Noble (Gallimard), Anne Michel (Albin Michel) et Rebecca Byers (éditions Perrin) y ont vanté l'édition et les lecteurs français, ainsi que leur goût certain pour les oeuvres traduites. (de notre envoyé à Francfort)

 

Rebecca Byers (Perrin, Edi8), Anne Michel (Albin Michel), Anne-Solange Noble (Gallimard) - Frankfurt Buchmesse

Rebecca Byers (éditions Perrin), Anne Michel (Albin Michel) et Anne-Solange Noble (Gallimard)

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Tout est parti de la phrase d'un éditeur anglais (« N'essayez pas de nous vendre des traductions, nous avons assez à faire avec nos auteurs ») qui a fait bondir la directrice des droits chez Gallimard, comme elle le souligne à la tribune du 29e sommet international des directeurs de droits. L'espace francophone est également très important, rappelle-t-elle, « mais la traduction est un vecteur de diversité culturelle, et les Français sont très impliqués dans ce sens ».

 

Autrement dit : éditeurs et lecteurs sont intéressés par des textes de l'étranger.

 

L'édition française, visiblement, s'est attiré une réputation d'interlocutrice « difficile » : « Différente, oui », préfère Anne-Solange Noble, surtout par rapport à un monde anglophone où l'agent littéraire est plus commun. Mais fermée à la traduction, certainement pas, en témoignent quelques chiffres : en 2014, avec 11.589 titres, les traductions représentent 17,4 % de la production, et sont particulièrement présentes en fiction (35 %), bande dessinée (17 %) et livres pour enfants (13 %).

 

La langue source dominante est l'anglais, suivi par le japonais, l'allemand, l'italien et d'autres langues du continent européen. D'autres langues, comme le portugais, l'hébreu, le grec, le coréen, le norvégien ou encore le tibétain pèsent pour plus de 1/10 des traductions. La diversité de la chaîne du livre française est mise en avant : Rebecca Byers, après une brève présentation de l'édition française, détaille les spécificités de certaines maisons, comme Philippe Picquier, tourné vers l'Asie, ou Métailié, intéressé par l'Amérique latine et l'Islande.

 

En plus de ces éditeurs impliqués, les textes traduits disposent de solides relais avec les 3000 librairies indépendantes, qui représentent 43,6 % de parts de marché pour les ventes de livres. « Ce sont ces libraires qui vont mettre en avant des oeuvres traduites, ainsi que leur coup de coeur », explique Rebecca Byers, qui cite pour exemples Rosa Candida, d'Auður Ava Olafsdottir (Zulma) ou L'élégance du hérisson de Muriel Barbery (Gallimard) comme succès surprises, grâce au relais des libraires.

 

Si l'on ajoute à cela les prix littéraires, l'aide à la traduction du CNL, ou les subventions de l'Institut français pour les traducteurs, la France apparaît comme la destination idéale où faire voyager ses textes. 

 

Depuis l'étranger, des éditeurs français « très ouverts »

 

Le Français arrogant et autocentré, vu par l'étranger, semble définitivement relever du cliché, à la sortie de la conférence : des éditeurs venus d'Allemagne, des États-Unis, ou encore d'Argentine assurent que leurs interlocuteurs français sont « très ouverts » et qu'il est facile de « créer une relation durable » avec eux. Une éditrice américaine, passée du secteur de la médecine à celui des livres pédagogiques, venait simplement parfaire ses connaissances du marché français, qu'elle aborde sans crainte.

 

Une éditrice allemande observe même un véritable regain d'intérêt de l'édition française, pour les livres de langue allemande : il y a 20 ans, le groupe pour lequel elle travaille avait été contraint de monter une filiale en France, tant la vente de droits était difficile. Aujourd'hui, elle admet qu'il « faut penser aux livres susceptibles de convenir au marché français avant de faire des propositions », mais juge d'autres marchés plus difficiles.

 

Ce qui arrêterait le plus de potentiels vendeurs de titres serait visiblement une méconnaissance du marché français : à l'exception du trio de tête constitué par Hachette, Editis et Gallimard (plus que Madrigall), « on ne les connaît pas trop, on ne sait pas ce qui les intéresse », témoigne-t-on du côté de l'audience. De fait, avec ses centaines de maisons d'édition, difficile de cadrer le marché du livre français : lorsque quelqu'un demande à Anne-Solange Noble de définir des tendances de l'édition française, seul le nom de Houellebecq est prononcé.

 

L'implication des pouvoirs publics des différents pays est également un critère important, qui pèsera dans les démarches des éditeurs. « Le gouvernement argentin a mis en place un vaste programme d'aide à la traduction en 2009, pour exporter les auteurs du pays à l'étranger », expliquent les organisateurs de la Foire internationale du Livre de Buenos Aires. 2 millions $ ont déjà été engagés pour promouvoir la traduction, avec des aides moyennes de 3200 $ par titre.

 

Un coup de pouce qui change la donne, évidemment : « Les éditeurs français sont présents, et sont tout à la fois intéressés par les auteurs et les éditeurs argentins », explique-t-on. Pour faire se rencontrer un auteur et des lecteurs d'un autre pays, il existe des conditions favorables...