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La jeune élite russe délaisse les livres révolutionnaires de Marx et Engels

Victor De Sepausy - 31.10.2017

Edition - International - russes lectures livres - élite russe moscou - révolutionnaire marx engels


Les jeunes élites du parti communiste russe se sont définitivement éloignées des riches pages de la littérature révolutionnaire. À Engels et Marx, désormais, on préfère Dickens, Shakespeare, Balzac, ou encore Hugo, Flaubert et Wilde. De la littérature bourgeoise, constate à travers ses recherches un historien en résidence à Moscou.



 

 

Youri Slezkine a fait paraître pour le 100e anniversaire de la Révolution d’octobre, le livre The House of Government. Un document étonnant qui passe en revue les lectures des héritiers de cette Révolution. « Ils ne lisent pas de textes marxistes », admet l’historien. Mais c’est avant tout la vie des Russes qui vivaient à l’intérieur de ce bâtiment appelé La maison sur le quai. 

 

Fondé dans les années 30 – achevée en 1931 –, cet immeuble comptait des dizaines d’appartements, avec une vue imprenable sur... le Kremlin. Ils n’étaient accessibles qu’à des fonctionnaires, aux salaires élevés – nombre d’entre eux ont été victimes des purges pratiquées par Staline. 

 

On en retouve d’ailleurs dans Le maître et Marguerite de Boulgakov, un tableau incisif, présentant une ville dans la ville, avec ses propres commerces et services. S’y retrouvaient dans les années 20 les commissaires du peupl, croisant les officiers haut gradés autant que des auteurs et des actrices du système. 

 

La vie dans ce symbole de l’appareil d’État soviétique a donc été analysée par l’historien, et plus spécifiquement leurs lectures. Et les jeunes élites lisent des choses bien éloignées de ce que leurs aînés pouvaient parcourir...

 

Une réelle fracture, poursuit-il, alors que leurs parents versaient autant dans la fiction russe et européenne du XIXe siècle que cette littérature philosophique. Les textes de Marx et Engels, de même que la littérature symboliste contemporaine se retrouvaient sur les tables de chevet.



 

 

Cet abandon n’est pas non plus une chose inédite, estime l’historien. La différence entre ce que les parents lisaient et ce que leur progéniture dévore se retrouve largement dans l’évolution du système éducatif soviétique. Or, la plupart des enfants aujourd’hui lisent à peu près sans arrêt, note l’historique, « mais ils ne lisent pas aveuglément ».  

 

Professeur à l’université de Californie à Berkeley, Youri Slezkine explique en effet que ces enfants héritiers du bolchevisme ont vécu un tournant pédagogique. Du quatuor Marx, Engels, Lenine, Staline, ils sont passés à cette reconstruction du modèle éducatif, axé sur Pouckine, Gogol et Tolstoï. 

 

Moralité, les quatre premiers étant passés à la trappe à l’école, ce sont les trésors de la littérature mondiale que ces jeunes ont redécouverte. Et comme leurs parents n’ont pas semblé voir de problème dans cette consommation d’ouvrages pas vraiment bolchevisme-compatibles. 

 

 

via Guardian