La langue, filtre et prisme de notre vision du monde

Claire Darfeuille - 17.09.2014

Edition - International - Traduire - salon Le livre sur les quais - langues étrangères


Traducteurs de l'hindi, du polonais, du japonais, du basque et de l'estonien, Annie Montaut, Jean-Yves Erhel, Akira Mizubayashi et Jean-Pierre Minaudier se sont entretenus de l'influence des langues sur notre perception du monde au salon Le livre sur les quais qui fêtait cette année les 25 ans du Centre de Traduction Littéraire de Lausanne.

 


 

S'il est un lieu où perdre ses certitudes, c'est bien à la croisée des langues. Prenons la notion de gauche et de droite… Rien d'universel en la question. Jean-Pierre Minaudier, arpenteur des grammaires du monde (il en possède 1 163) se plaît à bouleverser l'ordre établi par la langue dans nos esprits. « La notion de gauche-droite n'est pas commune à toutes les langues, il en est certain où on s'orientera plutôt selon la notion terre/mer ou lac/montagne. Ce système n'est pas plus compliqué et présente l'avantage que le rapport ne s'inverse pas quand le locuteur se retourne », fait-il remarquer. Il est par ailleurs des langues où la question de genre — féminin ou masculin — n'existe pas, parmi celles-ci, « certaines situent plutôt la différence entre choses animées et inanimées », selon l'auteur de La poésie du gérondif (Editions Tripode, 2014) qui fourmille d'exemples de la diversité des langues.

 

« Quel étonnement ce fut de découvrir que les choses avaient un genre, qu'on disait une table et un tabouret », se souvient Akira Mizubayashi tombé en amour du français à l'âge de 19 ans grâce à l'auteur Mori Arimasa. « Il écrivait dans un japonais inouï, j'ai suivi son chemin qui passait par le français », explique l'universitaire, auteur de sept essais académiques de critique littéraire en japonais et de trois livres plus intimistes en français. Pas de genre en japonais, ni article, ni nombre, mais une autre façon de compter qui différencie les êtres humains des animaux. « On comptera même différemment des chiens ou des oiseaux », précise Akira Mizubayashi.

 

Le personnage de « Pays frontière » au sexe indéterminable

 

L'estonien ne marque pas le genre non plus, tant et si bien que dans le roman Pays frontière de Tõnu Õnnepalu (alias Emil Tode), le lecteur ne peut savoir s'il s'agit d'une histoire d'amour hétérosexuelle ou homosexuelle : le personnage principal n'est en effet jamais nommé et l'absence de genre grammatical ôte au lecteur toute possibilité de détermination du sexe du personnage. Antoine Chalvin, son traducteur en français, a réalisé la prouesse de conserver cette ambiguïté originale en privilégiant le pronom personnel « tu » et des adjectifs invariables, raconte Jean-Pierre Minaudier. Le roman qui constitua à sa parution un événement en Estonie est considéré par certains comme « le premier roman homosexuel estonien ». Peut-être à tort, donc.

 

 

La notion de temps est également variable d'une langue à l'autre. « Certaines langues papoues différencient six éloignements de temps, il y a celui des rêves, celui des ancêtres, etc. » détaille Jean-Pierre Minaudier, inlassable voyageur des contrées linguistiques les plus lointaines. « En kayardild, une langue d'Australie, le temps n'est pas marqué sur le verbe mais ailleurs, on dira “chat ancien mange ancienne souris” et non “le chat mangeait la souris”

 

Ce n'est pas plus illogique que de marquer le temps sur le verbe”, constate Annie Montaut, traductrice de l'hindi, la plus répandue des 22 langues officielles de l'Inde, avec l'anglais dans lequel se diffuse à l'étranger la majeure partie de la littérature indienne, au grand dam d'Annie Montaut. Selon elle, “le sens ne peut être isolé de la structure, les interférences sont continuelles”. Il serait difficile, voire dangereux, de déduire de la seule structure grammaticale une certaine vision du monde. Elle donne en exemple les particularités de l'hindi comme le verbe final, les relatives et les subordonnées précédant la principale, qui sont les mêmes qu'en japonais ou en turc.

 

Par ailleurs, la façon dont la syntaxe traite le sujet agent devant un objet rappelle le passif du français. “On dira par exemple : ‘Par moi livre posé', pour exprimer ‘j'ai posé le livre'. En français, c'est celui qui fait l'action qui contrôle le verbe, en hindi c'est celui qui la subit, ‘de là à en déduire une culture de la fatalité inscrite dans la syntaxe de la langue…”, s'amuse-t-elle, “en sanskrit dont est issu le hindi, les choses se passent comme en français !”. Il y a certes un ordre différent des priorités dans la grammaire du hindi, tout comme en japonais, mais relève-t-il d'une vision du monde différente ?

 

Le Japonais oblige à commencer par la robe et le chapeau avant la femme

 

La langue m'oblige à parler des détails avant que de la personne”, relève ainsi Akura Mizubayashi, ainsi, “si je veux traduire un début de phrase toute simple comme ‘la femme qui porte une robe blanche et un chapeau', je dois d'abord parler du chapeau, puis de la robe avant d'arriver à la femme”. Quant au sens “dessus dessous” de l'écriture pour un œil occidental, à savoir de droite à gauche et de bas en haut, “c'est la même chose !”,  assure Jean-Pierre Minaudier, qui note que seul un petit basculement à 180° de la page a été opéré. Vu sous cet angle…

 

Pour Jean-Yves Fréhel, lors du passage entre deux langues, l'important est de respecter le rapport harmonieux et ô combien mystérieux des mots les uns avec les autres. “Si Adolf Rudnicki change un mot, je dois changer la page” explique-t-il. Le polonais serait selon lui beaucoup moins contraignant que le français, qui ne pourrait se départir d'une certaine logique. Pour le traducteur de La pulpe de Jerzy Andrzejewski et de Rondo de Kazimierz Brandys, il faut bannir le “terme odieux de traduction universitaire” et prendre assez de liberté pour restituer “la chair, le cœur et le souffle” du texte original.

 

La question des niveaux de politesses, six en coréen, plus encore en japonais, et l'usage de la troisième personne en polonais est brièvement évoquée car trop complexe, avant d'aborder celle, tout aussi épineuse, des dialectes. On retiendra leur usage divers selon les pays et la valeur très différente qui leur est accordée d'une langue à l'autre. “En français, ils font ploucs. On n'imagine pas Victor Hugo écrire en picard ou en bas normand ! À l'inverse, pour les Estoniens, le choix d'écrire dans une langue minoritaire est perçu comme un enrichissement de la culture nationale auquel ils applaudissent spontanément, alors que les Français le perçoivent tout de suite comme un danger”, explique Jean-Pierre Minaudier toujours prêt à illustrer d'exemples ses démonstrations 

 

Les mots manquants

 

Le débat s'achève hors les murs par une discussion informelle sur... le vide. En effet, chaque langue connaît ses mots manquants que Daniel Pennac s'est amusé à collecter dans la revue Books. Ainsi, existe-t-il dans certaines langues africaines un mot pour décrire le sentiment d'un enfant à la naissance d'un frère ou d'une sœur. “Ce sentiment est pris en charge par la langue” note Akira Mizubayashi, traducteur de Chagrin d'école de Danniel Pennac qui était le président d'honneur du salon Le livre sur les quais cette année.

 

Ci-dessous, à l'occasion des cinq ans de la revue Books, le délicieux florilège de mots manquants recensés par Daniel Pennac.