La lecture, dernier lieu de liberté qui nous appartient

Nicolas Gary - 12.08.2014

Edition - Société - lecture tolérance - société thérapie - soins livres


Depuis quelques années, un mouvement s'anime autour du livre, s'auréolant d'une forme d'approche médicale. La bibliothérapie serait une sorte de science découlant du livre, pour aider au mieux-être de chacun. Régine Detambel se présente volontiers comme bibliothérapeute, mais « absolument à contre-courant de tout ce qui existe dans le monde anglo-saxon ». Pour elle, il est impératif de distinguer développement personnel, et la « bibliothérapie créative ». 

 

 

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sean dreillinger, CC BY SA 2.0

 

 

Pour cette kinésithérapeute de formation et auteure publiée depuis 25 ans chez Gallimard, Le Seuil, Actes Sud, la bibliothérapie c'est « un travail à mille lieues du développement personnel. Il s'agit de travailler à partir de textes forts, et certainement pas de donner une liste de livres, comme une prescription médicale ». Dans la lignée de Lacan, elle privilégie les textes, « parce que la métaphore est la seule chose qui couche au corps », insiste-t-elle. Pas de recettes de cuisine, pas de Paulo Coelho : des livres puissants littérairement. 

 

« En France, la bibliothérapie n'existe pas pour le monde médical », avance-t-elle. Et de citer deux thèses écrites en 2012 : « Rédigées par des médecins, oui, mais avec une bibliographie catastrophique. Les scientifiques reconnaissent eux-mêmes qu'ils ne peuvent pas travailler avec les livres, parce qu'il y a une non-reproductibilité des effets avec des grands textes. C'est une chance : heureusement que nous ne maîtrisons pas les effets des livres sur les lecteurs. » 

 

À l'évidence, Guerre et paix ne pourra pas susciter les mêmes réactions, « là où des conseils reposant sur l'hygiène de vie auront bien le même effet pour tous ». Elle évoque même, en Belgique, une bibliothérapie pour lutter contre les pannes sexuelles de ces messieurs, et l'éjaculation précoce. « Je pensais qu'ils leur auraient fait lire Les 11.000 verges d'Apollinaire. Rien du tout : il s'agit simplement d'un support écrit et imprimé. C'est une plaisanterie ! »

 

Le credo qu'elle dispense dans les formations, données à Montpellier, mais également retrouvé dans ses différents livres, repose sur l'utilisation d'un matériel artistique riche, « et certainement pas une bibliothérapie de Salon ». Elle s'inscrit alors dans la lignée de penseurs comme Ricoeur, Freud, mais également les paroles de Michel de Certeau, pour qui le livre « est un lieu où la transparence technocratique ne peut pas agir ». Et d'ajouter : « La lecture reste le dernier lieu de liberté qui nous appartient : personne ne peut savoir comment le lecteur interprète ses lectures. »

 

Mais alors, qu'est-ce que la bibliothérapie ? « C'est avant tout comprendre ce qu'est le récit, et lui accorder la place nécessaire. Pascal Quignard disait que l'on doit régurgiter, sous la forme linguistique, nos expériences, ce qui signifie bien que le livre est porteur d'exemples, de canevas, où la littérature formule notre existence. De là l'importance des formes que prennent les oeuvres : elles sont les seuls moyens d'accès direct à l'expérience et au réel. »

 

"La lecture reste le dernier lieu de liberté qui nous appartient : personne ne peut savoir comment le lecteur interprète ses lectures."

 

Elle évoque ainsi cette anecdote de Gide qui découvrait le mutisme des Poilus, revenus de la guerre de 14, et incapables de raconter ce qu'ils avaient vécu. « Ils se sont alors emparés, constate Gide, des phrases et des clichés que les journalistes employaient, alors qu'ils n'étaient pas dans les tranchées. » Tout partirait autant d'un exercice de reformulation des choses lues, « et plus on se plonge dans de mauvais livres, truffés de clichés, plus notre existence va s'étriquer. À l'inverse, les textes aux multiples interprétations, offrent de grandes ouvertures sur le monde ».

 

Que penser alors de cette étude réalisée par des scientifiques italiens et britanniques, démontrant qu'Harry Potter rend les jeunes plus tolérants à l'égard des minorités stigmatisés, comme les homosexuels ou les immigrés ? « Le problème de Potter, c'est qu'il n'est pas porté par une langue, aussi est-il plus difficile de s'en inspirer. Cependant, les romans multiplient les modèles et les possibilités, et cette étude prouve donc la richesse du texte. Cependant, un auteur comme Tolkien sera bien plus riche encore. »

 

Et, si le monde médical se méprend encore sur les possibilités réellement présentes dans les livres, elle s'en réjouirait plutôt : « Il faut que la bibliothérapie soit remise entre les mains de littéraires, et pas de médecins, pas du pouvoir médical. Ces derniers connaissent la pharmacopée, mais n'ont pas le temps de constituer une bibliothèque. Et ils ne s'en serviraient pas de manière humaine. »

 

Si elle travaille beaucoup sur l'apaisement que procurer la sensation du papier, Régine Detambel ne déconsidère pas les supports numériques. « Ils sont tout autant porteurs de la richesse du sens, de la langue - et donc de l'oeuvre. » Le soin par les livres ne s'embarrasse pas des questions de supports, pas plus qu'il ne préconise des listes. « Je ne proposerai jamais la lecture d'Anna Karenine pour une personne qui se sent jalouse. Le motif et le sujet des oeuvres ne sont pas des indicateurs des bienfaits qu'ils peuvent apporter. Plutôt un grand livre de voyage, dans ce cas. »

 

 

site internet de Régine Detambel 

 

 

Finalement, la bibliothérapie consisterait avant tout à une redécouverte des grandes oeuvres, pour ce qu'elles nous apportent de bienfaits, et d'ouvertures au monde. Et pour mieux se les (ré)approprier, les ateliers proposés invitent à retrouver un rapport à l'écriture physique, loin du clavier. « Encourager la lecture à voix haute, mais également le travail de la graphie, sont autant de solutions pour entrer dans les livres, et les laisser entrer en nous. »  

 

De nombreuses études, ces dernières années, ont su démontrer que les livres avaient un réel impact sur les lecteurs : réservoirs à expériences, exploration du réel, les personnages sont autant d'alter ego pour celui qui les suit. « Lorsque vous partagez l'appartenance à un groupe, avec un personnage raconté à la première personne, vous êtes plus susceptible de vous sentir comme faisant face aux événements de sa propre vie. Et quand vous vous pénétrez de cette prise d'expérience, cela peut affecter votre comportement durant les jours qui viennent », expliquait en 2012 Lisa Libby, chercheure de l'Ohio State University.

 

La fiction est à même de favoriser l'empathie, ainsi que d'autres chercheurs l'ont démontré. Elle agit comme une simulation d'un univers affectif et moral, rendant les rats de bibliothèque peut-être plus à même d'entretenir des relations empathiques, souligne-t-on. Les 94 participants à l'étude ont lu tout d'abord des ouvrages non-fictionnels : les mesures réalisées montrent que dans ce cas les relations établies par la suite sont moins probantes que dans le cadre de lectures fictionnelles. 

 

Le neurologue et spécialiste du comportement Paul Zak de l'université Claremont Graduate University, en Californie avait avancé que l'ocytocine serait d'ailleurs à la base de cet échange empathique, entre les personnages et les lecteurs. Cette hormone joue un rôle tout particulier dans la relation entre la mère et l'enfant ou entre deux amoureux tout frais. Finalement, c'est un sentiment d'apaisement qui se propage, créateur de lien social et empathique, qui nous rend également fiers et heureux d'appartenir à un groupe auquel on s'identifie.

 

Nul doute : si la bibliothérapie est une incitation à la lecture, pour mieux vivre, elle est promise à un bel avenir.