La librairie Albertine, "concurrence déloyale" du ministère de la Culture (New York)

Nicolas Gary - 08.10.2014

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La librairie de France, de son petit nom, avec un Petit prince qui accueillait les visiteurs, et une plaque « Place de la librairie de France ». Aujourd'hui, cet établissement anciennement situé au Rockfeller Center n'est plus qu'un site internet et, loin du prestigieux endroit, elle a dû partir. Et ce n'est pas sans une certaine amertume que l'on voit arriver une certaine Albertine, la petite nouvelle soutenue par le ministère de la Culture.

 

 

 

Le 18 octobre 1944, le philosophe français Jacques Maritain, saluait l'effort de la Librairie de France « pour aider au maintien de la culture française dans le Nouveau Continent pendant la Seconde Guerre mondiale ».  

Sur la libre terre des États-Unis, les œuvres d'expression française pouvaient ainsi continuer de paraître, et essayer de donner une voix au peuple de France bâillonné. À travers les murailles de la censure, des auteurs français pouvaient continuer de s'adresser à lui, en esprit et en réalité — car quelques exemplaires passeraient bien en contrebande, et un jour viendrait où ce qui avait été écrit pour les Français serait lu par les Français.

  

Emanuel Molho, qui dirigeait l'établissement de la Librairie de France, ne décolère pas en considérant l'investissement réalisé pour Albertine. « Le mandat du Ministère de la Culture est d'aider et non pas rivaliser avec les librairies. » Inaugurée le 27 septembre à New York, la librairie émane des services culturels de l'Ambassade de France.

 

Albertine est abritée aux Services culturels, au 972 Fifth Avenue, dans un hôtel particulier du Gilded Age (1902). L'espace de la librairie a été conçu et dessiné par l'architecte français Jacques Garcia, sur le modèle d'une grande bibliothèque privée, dans le respect de l'histoire et de l'architecture spécifique du lieu. Des artisans français installés aux États-Unis ont réalisé les travaux, mettant superbement en valeur le savoir-faire hexagonal.

 

Aujourd'hui, le marché du livre français « se porte parfaitement bien, comme toujours. Nous avons des clients depuis 1928 », nous précise Emmanuel Molho. Or, avec l'arrivée de la petite nouvelle, c'est un sentiment d'injustice qui prévaut. 

 

« Si l'on considère l'énorme dépense de cette entreprise (des millions, financé par LVMH Moët Hennessy Louis Vuitton, Total Corporate Foundation, Air France et d'autres conglomérats, ainsi que l'État français) dans un immeuble résidentiel exposé à très peu de piétons new-yorkais », comment ne pas partager l'impression de gâchis vis-à-vis de la Librairie de France ? Avec ces investissements colossaux, peut - on imaginer « ce qui aurait pu être accompli par le financement d'un même projet pour la Librairie de France » ? Difficile, en effet, de comprendre.

 

"Mais aider le gouvernement à nous concurrencer (ainsi que tous les autres distributeurs américains de livres français), est inadmissible."

 

« Une librairie qui existait de 1935 a 2009 – presque un siècle – un vrai symbole de la France au Rockefeller Center, un des plus grands sites touristiques dans le monde, et qui était une grande source de fierté pour la communauté francophone ainsi que la vie culturelle et artistique de la France. (350.000 visiteurs internationaux chaque jour au Rockefeller Center, 750.000 au mois de décembre.). Une vraie vitrine de la culture française exposée au monde entier », insiste-t-il.

 

En 2007, au moment de la fermeture de la Librairie de France, Emmanuel Molho avait sollicité le service culturel de l'ambassade de France. Mais en vain : personne n'avait décroché son téléphone ni répondu aux emails. 

 

Que pouvait-on alors faire pour sauver l'établissement, ou, du moins, faciliter son déplacement, hors du Rockfeller Center ? « En ce qui concerne la vente au détail, rien. Les loyers sont très chers et la concurrence d'Amazon est trop forte. Si le ministère de la Culture ne pouvait pas ou ne voulait pas nous aider, je comprends parfaitement bien. Mais aider le gouvernement à nous concurrencer (ainsi que tous les autres distributeurs américains de livres français), est inadmissible. » Le loyer était en effet passé de 300.000 $ à 1 million $, et pour la même raison de hausse du bail, l'annexe située au sud de Manhattan avait déjà fermé.

 

Certes, Albertine est donc reçue avec les hommages, et, comme elle est toute jeune, on lui passe un peu tout. Avec 14.000 titres français ou francophones, elle fait plaisir à voir et ses responsables assurent qu'ils animeront régulièrement la vie de l'établissement. Et surtout, on ne pouvait plus acheter de livres français chez un libraire, depuis la fermeture officielle, en 2009, de la Librairie de France. À l'époque, Christine Albanel avait été sollicitée, mais le libraire s'était résigné : « Je n'attends pas d'aide du gouvernement français. Je ne suis pas Français, la boutique ne dépend pas de l'État et, surtout, la somme est énorme. »

 

Mais Laurent Fabius, qui a inauguré Albertine, n'était pas en poste à l'époque, raison pour laquelle il n'a pas pu s'en souvenir.