La librairie Shakespeare and Co ouvre ses archives dans un livre inédit

Antoine Oury - 06.10.2016

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La célèbre librairie parisienne Shakespeare and Combany, ouverte en 1951, publie Shakespeare and Company, Paris: A History of the Rag & Bone Shop of the Heart, une vaste exploration de son histoire et de ses archives. Aperçu avec Krista Halverson, éditrice de l'ouvrage et directrice de la nouvelle filiale d'édition de la librairie.

 

Sylvia et George Whitman devant la porte - credit Gillian Garnica

 

 

ActuaLitté : D’où viennent les archives de la librairie rassemblées dans Shakespeare and Company, Paris : A History of the Rag & Bone Shop of the Heart ?

 

Krista Halverson : Toutes les archives se trouvaient deux étages au-dessus de la librairie, dans l’appartement du troisième étage où George Whitman vécut jusqu’à son décès en 2011, à l’âge de 98 ans. Depuis l’ouverture de la librairie en 1951, George n’avait rien jeté : correspondance, documents professionnels, CV, photographies, prospectus, fragments de poésie et bien d’autres choses. 

 

Tous ces documents étaient mélangés, entreposés dans de vieilles caisses de vin et de grands bacs en plastique, cachés dans des livres ou sous le lit de George, empilés sur le bureau ou dans l’évier, ou même sur le réservoir des toilettes. C’est d’ailleurs là que Sylvia Whitman, la fille de George et l’actuelle copropriétaire de la librairie avec son compagnon, David Delannet, ont découvert le carnet de Gregory Corso, rempli de notes et de dessins datés de 1961.

 

ActuaLitté : Quelle période couvrent les archives ?

 

Krista Halverson : Les archives remontent à la naissance de George, en 1913. Nous avons ainsi retrouvé le magnifique carnet de naissance constitué par sa mère, qui contient une mèche blonde récupérée lors de la première coupe de George, mais aussi des lettres que George, âgé de 10 ans, avait envoyé à ses camarades américains alors qu’il était en Chine, où il résida avec sa famille pendant 2 ans. Son père était alors professeur honoraire à l’université de Nanjing.

 

Cette aventure de jeunesse façonna l’amour de George pour les destinations lointaines, ainsi que la philosophie qui le poussa à accueillir plus de 30.000 écrivains et voyageurs pour les héberger dans la librairie.

 

ActuaLitté : Avez-vous découvert des anecdotes surprenantes sur la librairie au cours de vos recherches ?

 

Krista Halverson : J’ai découvert que George était un épistolier talentueux : l’ouvrage que nous publions dévoile une sélection de documents, notamment ses lettres écrites lors de l’obtention de son diplôme en 1935, puis pendant son service militaire au cours de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’en 1951, la date de l’ouverture de sa librairie à Paris. C’est dans une lettre datée de 1957 que George explique avoir entendu Richard Wright dire à Sylvia Beach (la fondatrice de la librairie Shakespeare and Co originale, qui ouvrit en 1919 et ferma en 1941) qu’elle était « une des mères de la littérature américaine ».

 

J’ai aussi compris à quel point George prônait l’égalitarisme, et, par extension, combien la librairie était et reste le support de cette vision du monde. Contrairement à beaucoup d’Américains de sa génération, George lisait énormément d’auteures, et plusieurs de ses héros étaient des héroïnes : la poétesse chilienne Gabriela Mistral et les révolutionnaires Rosa Luxembourg, Louise Bryant et Angelica Balabanoff.

 

George comptait parmi ses amis James Baldwin et Richard Wright, deux des nombreux auteurs afro-américains qui s’exilèrent en France au milieu du siècle pour fuir la ségrégation américaine aux États-Unis, la « race hate », comme Wright l’appelait. Et Allen Ginsberg et William Burroughs étaient des habitués de la librairie, comme d’autres auteurs homosexuels. Burroughs a rencontré son grand amour, Ian Sommerville, à la librairie — et il a longtemps séjourné au premier étage de la librairie, dans la section médicale (où les livres sont uniquement en consultation) au moment de ses recherches pour Le Festin nu

 

 

ActuaLitté : Shakespeare and Company est connu pour proposer un abri aux voyageurs : existe-t-il des traces de ces résidences ?

 

Krista Halverson : Lorsque la nuit tombe, les bancs de la bibliothèque se transforment en lits. Les auteurs et artistes sont invités à dormir gratuitement en échange d’un peu d’aides dans la boutique, la lecture d’un livre dans la journée, ainsi que l’écriture d’une autobiographie d’une page. Depuis l’ouverture de la librairie, plus de 30.000 personnes y ont séjourné à la librairie, et près de 10.000 textes autobiographiques y sont archivés. Nous les avons tous lus lors de la rédaction du livre sur l’histoire de Shakespeare and Company, et en avons sélectionné 25.

 

Les archives contiennent aussi 65 années de lettres et de photographies des hôtes de la librairie. Il y a des milliers de mots de remerciements, des faire-part de naissance – d’enfants ou de livres, des demandes pour séjourner à la librairie, des poèmes inédits, romans, mémoires, dessins, fleurs séchées et même des bracelets tressés – tous offerts à George. Et, bien sûr, on y trouve les traces d’individus alors inconnus comme A. M. Homes, Alan Sillitoe, Robert Stone, Jeet Thayil, David Rakoff et Sebastian Barry.

 

ActuaLitté : ​A History of the Rag & Bone Shop of the Heart est la première publication de la librairie depuis de nombreuses années : quelle sera la production de la maison ?

 

Krista Halverson : Pour le moment, la filiale d’édition de la librairie, Shakespeare and Company Paris, prévoit de publier environ deux livres par an, en se concentrant sur les textes contemporains, les livres illustrés et jeunesses, ainsi que des traductions, sans oublier la réédition sous des formes contemporaines et originales de textes classiques. Nous comptons aussi sur le talent des jeunes auteurs en résidence à la librairie pour l’édition artisanale de livres de poche vendus pour moins de 10 € à la librairie et sur le site web.