"La littérature jeunesse est un rempart contre toutes les discriminations"

La rédaction - 19.03.2014

Edition - Société - littérature jeunesse - polémiques politiciennes - discriminations


Gaël Aymon, de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, est intervenu hier, au cours de la conférence donnée par le Conseil Permanent des Écrivains, pour évoquer une grave problématique. Ces derniers mois, et même, au cours de l'année passée, la littérature jeunesse a subi les foudres de groupes accusateurs. « La nouveauté ne réside pas dans le contenu des attaques, mais dans l'éclairage qu'ont offert notamment des hommes politiques de premier rang », notait-il hier. Avec son autorisation, nous reproduisons aujourd'hui le texte de son intervention. 

 

 

Conférence Les auteurs bientôt à poil (SGDL)

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Depuis le printemps dernier, en gros depuis le « Mariage pour tous », les professionnels de la littérature jeunesse ont pu sentir une montée progressive des mises en causes de certains ouvrages, jusqu'aux récentes polémiques politiciennes. 

 

Ce sont : des auteurs pris à partie sur leurs blogs, des libraires menacés, des ouvrages saccagés dans les Fnac, des bibliothécaires sommés de justifier leur politique d'acquisition, des éditeurs mis sous pression et des pages Facebook du Printemps Français pour tous et de mouvances religieuses ou politiques les plus sympathiques, fleurissant autour de livres abordant de près, ou parfois de très loin, les thèmes de la sexualité, l'homosexualité, l'homoparentalité et, plus généralement, la mixité et l'égalité fille-garçon.

 

La nouveauté ne réside pas, pour nous, dans le contenu de ces attaques, qui sont portées de façon chronique et récurrente contre la littérature jeunesse, mais dans le relais dont elles ont bénéficié, jusque dans les propos d'hommes politiques de premier rang.

 

Ces polémiques ont aussi mis en évidence un isolement de la littérature jeunesse. Peu ou pas d'auteurs, ni d'éditeurs, de littérature générale pour s'émouvoir de ce que cette mise en cause des livres jeunesse représentait une attaque en règle contre tous les livres. De même, peu de réactions dans le monde de la culture ou dans les sphères les plus hautes du gouvernement. On commence pourtant très souvent par pointer du doigt les livres jeunesse pour mieux s'attaquer ensuite à tous les autres. Par cibler certains thèmes, ici l'égalité des sexes, avant de se pencher sur tous les autres.

 

La littérature jeunesse française a une diversité et une richesse uniques. Aujourd'hui que le soufflé médiatique semble retomber, la crainte de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse et d'une grande partie des professionnels du secteur est de voir s'opérer un glissement insidieux vers une littérature jeunesse à l'anglo-saxonne, sans prise de risque, n'abordant aucun sujet délicat ni thème de société. Une littérature dédiée au divertissement, sans fond, ni ambitions autres que commerciales.

 

"On commence très souvent par pointer du doigt les livres jeunesse pour mieux s'attaquer ensuite à tous les autres"

 

 

Notre profession était déjà extrêmement précarisée. Nous craignons donc une autocensure des auteurs et une frilosité des éditeurs face aux risques économiques que représentent désormais certains sujets. Frilosité des libraires aussi, peu tentés de se retrouver avec de coûteux stocks de livres polémiques sur les bras, mais également des enseignants, livrés à eux-mêmes, qui ne se risqueront plus à étudier en classe des ouvrages susceptibles de leur attirer les foudres de certains parents devenus suspicieux. Ces derniers jours encore, se sont succédés les annulations de conférences, d'ateliers, de rencontres d'auteurs jeunesse dans les classes et de représentations scolaires de pièces de théâtre adaptées de livres jeunesse.

 

La littérature jeunesse est pourtant un rempart contre toutes les discriminations, celles entre les sexes, mais aussi celles entre futurs lecteurs et futurs non-lecteurs. Elle est un outil d'intégration dans la société. Et la simple histoire lue – ou pas - chaque soir par les parents fait sans doute d'elle le premier outil de lutte contre le décrochage scolaire.

 

Nous sommes des auteurs, des créateurs. Pas des pédagogues, ni des enseignants. Mais nos œuvres peuvent effectivement parfois prendre une dimension pédagogique quand d'autres la lui donnent par des outils appropriés. 

 

C'est pourquoi la Charte souhaite solliciter le Ministère de l'Education Nationale afin d'engager une réflexion conjointe sur le développement d'outils pour une meilleure utilisation pédagogique, pour une bonne utilisation et une véritable connaissance de la littérature jeunesse. Et ne plus permettre de voir remettre en cause notre liberté de création par des personnes dont l'ignorance en la matière trahit le plus simple mépris, non pas de nos ouvrages, mais de la jeunesse.

 

Gaël Aymon