La littérature Young Adult, une quête qui transgresse les âges

La rédaction - 06.01.2016

Edition - Société - Young Adult - littérature adolescents


Il faut l’avouer, les adolescents sont devenus les chouchous des maisons d’édition. Elles possèdent toutes désormais une collection dédiée à un public autrefois dédaigné : « Romans grands formats » chez Nathan, « Castelmore » chez Bragelonne, « R » chez Robert Laffont, « Wiz » chez Albin Michel… Il y a encore peu de temps, la transition entre la bibliothèque verte et la littérature pour adulte était ardue. La jeunesse grandissait avec ses héros préférés, franchissait les étapes de lecture avec Oui-Oui, Jojo Lapin, le Club de Cinq or et puis… C’était le grand saut dans le vide. On se retrouvait pendant quelques années un pied dans le rayon jeunesse, un pied dans le rayon pour « les grands », sans trouver son compte dans aucun des deux.

par Mathilde de Chalonge

 

Lego Man reading a book

Melmissa Mahoney, CC BY ND 2.0

 

 

À partir des années 1980, les éditeurs ont multiplié leurs efforts pour proposer un seuil intermédiaire entre la littérature pour enfants et la littérature pour adultes. Romans d’aventures, textes engagés, mais surtout romans analysant le quotidien des adolescents ont fleuri dans les rayons.

 

Et puis sont arrivés Harry Potter en 1997, Twilight en 2005, Uglies la même année, Hunger Games en 2010 ou encore Divergente en 2011. Ces raz-de-marée éditoriaux (400 millions d’exemplaires vendus pour Harry Potter, 100 millions pour Twilight…) ont complètement bouleversé le genre et les lignes éditoriales qui avaient été auparavant définies. Fini le cloisonnement entre les âges. En quinze ans, la littérature pour adolescents a émergé, gagné ses titres de noblesse, jusqu’à changer de dénomination : les adolescents ne sont plus les « teenagers » d’autrefois, mais des « Young Adult ». Ce terme ratisse un public bien plus large qu’auparavant puisqu’il englobe les 12-30 ans.

 

Cette évolution rapide entre « la littérature rien que pour les ados » et la littérature « Young Adult » n’est pas qu’une évolution de nom. La littérature Young Adult a assené un coup violent à la littérature pour ados avec ses romans réalistes, didactiques et initiatiques.

 

Qu’ont en commun les titres que j’ai cités, Harry Potter, Twilight, Uglies, Hunger Games, Divergente… ? Ils ne se déroulent pas dans notre monde. Monde de sorciers, de vampires, de créatures fantastiques et de régime orwellien… L’univers dans lequel les nouveaux héros évoluent est propice à des situations et des aventures hors du commun. Dès lors, qui se soucie de lire la vie de X dont les parents divorcent, celle de Y qui ne veut plus manger, ou encore celle de Z qui a volé vingt francs dans le porte-monnaie de son père pour s’acheter le dernier t-shirt à la mode ? Je caricature, mais vous aurez compris l’idée : les Young Adult préfèrent savoir comment sauver le monde plutôt que savoir comment passer des années sereines au collège d’Issy-Les-Moulineaux.  

 

Le cercle est vertueux : quand un roman de genre plaît, le filon est exploité jusqu’au bout. Les sagas Young Adult fonctionnent par mimétisme. Après Twilight, la série Vampire Academy de Richelle Mead a eu son succès (8 millions d’exemplaires vendus dans 35 pays) et celle de L.J Smith, Journal d’un vampire, a été remis au goût du jour. Avec Hunger Games, la voie a été ouverte à la dystopie. Un petit dernier français, U4, a rejoint les rangs du post-apocalyptique à la rentrée 2015.

 

Sans titre

Them Park Tourist, CC BY 2.0

 

 

Aujourd’hui, est-il possible de proposer autre chose aux ados ? De prime abord, cela semble compliqué. Ces sagas doivent leur succès aussi en raison de leur adaptation cinématographique : les deux secteurs culturels fonctionnent en synergie et s’autoalimentent, que ce soit d’un point de vue financier ou de renommée.  

 

La saga Harry Potter au cinéma a engrangé 7 milliards d’euros, 14 millions d’entrées en France pour Twilight… Ces romans fantastiques sont une poule aux œufs d’or. Le phénomène n’est pas prêt de s’arrêter selon Marion Jablonski d’Albin Michel Jeunesse : « On gère l’impact du cinéma. Le phénomène de la best-sellerisation a envahi la jeunesse et les ventes se concentrent sur moins de titres. C’est dommageable à la diversité de l’offre, mais on ne va pas pleurer sur de bons résultats » (livres hebdo 27 novembre).

 

Serait-il possible de faire de la littérature Young Adult réaliste ? Est-ce que ces deux termes entrent en contradiction ? 

 

Comprenons-nous bien : il ne s’agit pas de revenir aux romans de Susie Morgenstern, Judy Blume, Marie-Sophie Vermot, Tim Winton ou encore Agnès Desarthe, les champions du réalisme pour teenagers, mais de créer des fictions capables de passionner les 12-30 ans (voir plus) et de dépasser la classification « littérature pour ado ». 

 

Tout le défi est de parvenir à réunir les âges, les sexes, les profils : s’adresser en même temps à la jeune fille qui vit ses premiers amours, le jeune actif qui lit dans le métro, l’étudiante en fac ou le nouveau père de famille. Il est difficile pour les romans réalistes de se soustraire à un cloisonnement générationnel strict. Comment les préoccupations d’une collégienne pourraient-elles trouver un écho auprès d’un trentenaire ? Comment traiter de la relation amoureuse quand certains lecteurs n’ont jamais connu l’amour ? Peut-on aborder des thèmes violents, peut-on parler de tout de manière indifférenciée à des presque-enfants et à des adultes ? Les classifications -10, -12, -16, -18 que l’on trouve au cinéma nous ont habitués à dresser des barrières entre les publics.

 

Il était plus simple avec la littérature fantastique et dystopique de rencontrer les désirs des Young Adult : Harry, Bella, Katniss ne sont pas des adolescents lambda comme vous et moi, englués dans le quotidien des sonneries de cours de récré, des disputes avec les frères et sœurs, des premiers baisers et des couvre-feux imposés. Ils doivent quand même sauver le monde ! Une quête qui transgresse les âges, voilà ce qui a permis l’émergence de la littérature Young Adult. L’édification d’un monde complexe, au seuil du nôtre, favorise également une réflexion généraliste sur l’humanité et notre société, thème qui s’interprète à tout âge.

 

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Matthias Stom, Jeune homme lisant à la lumière d’une chandelle

 

 

Toutefois, la mission n’est pas impossible : John Green est le nom de celui qui nous démontre que le réalisme à destination des Young Adult est un genre plébiscité. Numéro un de la liste des ventes du New York Times en 2012, Nos étoiles contraires a reçu un énorme succès public et critique. Il a bénéficié d’une adaptation cinématographique contribuant à sa renommée. Les romans policiers d’Harlan Coben, sont également très appréciés par les Young Adult, tous comme les New romance, qui s’inscrivent dans la lignée de Fifty Shades of Grey d’E.L James en version moins BDSM. After, Ugly Love, Driven… pour ne citer que ces titres sont des best-sellers auprès des jeunes filles/femmes.

 

Les maisons d’édition tentent de redonner une place au réalisme en restructurant leurs catalogues. Chez Albin Michel « Wiz » restera dédié à la Fantasy quand Mojo s’occupera des histoires « de la vraie vie ». « Black Moon » chez Hachette s’adresse aux vampirophiles tandis que « Témoignages » se développe dans la veine de la non-fiction créative. 

 

Les grandes sagas fantastiques arrivent à terme avec l’ultime adaptation au cinéma d’Hunger Games en novembre 2015. Cette veine qui ne se renouvelle pas s’essouffle : l’occasion rêvée pour le réalisme de refaire son apparition dans les rayons Young Adult. 

 

Puisque les ventes se concentrent sur quelques titres et que la tendance et à la best-sellerisation, c’est le moment opportun pour que les ouvrages qui dépeignent le monde dans lequel nous vivons prennent leur essor. Les vampires et les sorciers sont passés de mode, la dystopie s’essouffle aux États-Unis. Même les entrées du dernier Hunger Games au cinéma ont déçu. 

 

Autant de preuves pour soutenir que les Young Adult veulent autre chose : un monde à leur mesure, des personnages à leur échelle, caractérisés par leur justesse et leur épaisseur psychologique. Affirmons-le : le retour au réalisme est bien possible.

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