La machine molle de Burroughs fait scandale en Turquie

Clément Solym - 17.05.2011

Edition - Société - william - burroughs - turquie


Il avait déjà fait face à la censure dans le pays, pour avoir publié une version des Exploits d'un jeune Don Juan. Mais à l'époque la Turquie vivait sous un régime particulier, et l'on aurait pu croire que désormais, la vie de l'éditeur Irfan Sanci serait plus paisible.

Que Nenni ! Depuis novembre, la situation pour l'éditeur a empiré, puisque désormais, c'est à cause de William S. Burroughs qu'il risque la prison, pour une plainte concernant l'obscénité du livre. The soft Machine, ou en français, La machine molle, tombe en effet sous le coup d'une accusation qui pourrait coûter la prison à l'éditeur.

Protection des enfants à tout prix...

En mars dernier, une commission gouvernementale turque s'est mise en tête de surveiller et protéger les enfants contre certaines publications. Évidemment, l'oeuvre de Burroughs n'a pas échappé à sa vigilance, et, considérant que la narration manque d'unité, la commission estime que le livre n'est pas recommandable. Mieux : pointant des éléments vulgaires, un portrait de l'homme comme faible, et une possible incitation à des activités criminelles, la commission a posé un veto dans la publication du livre.

Un veto, simplement, parce qu'en tant que telle, la commission ne dispose pas de solutions juridiques pour contraindre ou empêcher l'éditeur de publier le livre. Comment en est-on alors arrivé là ?

Pour Burrgouhs, les condamnations, c'est du classique : voilà quelques dizaines d'années, un tribunal de Boston avait décidé de censurer The Naked Lunch (Le festin nu, en français, dont David Cronenberg a tiré un film, certes un peu vieillot, mais délirant). La décision du tribunal ne fut infirmée que récemment, après l'intervention d'Allen Ginsberg et Noman Mailer.

Or, pour la Turquie contemporaine, évoquer la consommation d'héroine et l'homosexualité reste, dans un pays à majorité musulmane, particulièrement problématique.

Un problème de liberté d'expression ?


Dimanche dernier, des manifestations ont eu lieu dans plusieurs villes du pays, pour protester contre les mesures prises par le gouvernement, allant dans le sens d'un filtrage d'internet. Plusieurs milliers de sites sont d'ores et déjà rendus inaccessibles, sous prétexte de lutte contre la pédopornographie, les jeux en ligne et autres cybercrimes, rapporte l'Associated Press.

Dans ce contexte, l'impression de 2500 exemplaires du livre de Burroughs, traduit en turc, pose un sérieux souci. Et pourtant, le tirage n'a rien de démentiel. Mais la commission intervient à ce moment précis : l'article 226 du Code pénal souligne que les dispositions de lutte pour la protection de la jeunesse ne s'appliquent pas sur des oeuvres de l'esprit, à caractère scientifique, artistique ou littéraire.

La moralité ? Avec la Beat Generation ?

Or, c'est bien un exercice de censure dont l'éditeur pourrait être victime, se retrouvant à la croisée des chemins, entre un vieux relent d'autoritarisme poussé, une grosse dose de moralité publique et une volonté forte de liberté d'expression. Sauf qu'appliquer des codes moraux aux ouvrages de la Beat Generation, c'est plus qu'utopique - et particulièrement inutile.

Figure parmi les plus scandaleuses, et représentatives, de cette époque, Burroughs enfreint tous les codes, transgresse tous les interdits, et bascule bien au-delà de ces questions, dans ses livres. Si l'on se borne à vouloir le mettre dans des cadres, il y a fort à parier que l'on ne trouvera jamais ceux qui conviennent.

Suha Sertabiboglu, dentiste turc, et auteur de la traduction, explique qu'il aura passé plus de huit heures par jour, durant un mois, pour arriver à rendre le livre. Le plus difficile sur lequel il n'ait jamais travaillé.

Selon le processus législatif, l'éditeur pourrait donc risquer, sinon une peine de prison, tout du moins, une forte amende, dans l'hypothèse, malheureusement fort probable, où il serait reconnu coupable de violer la loi sur la protection de la jeunesse...