La maison Vies parallèles : 'Nous ne publierons que des chefs-d'oeuvre'

Antoine Oury - 07.05.2015

Edition - Librairies - Emmanuel Requette - Vies parallèles édition - Belgique


Fin avril, le supermarché Delhaize de la ville d'Ixelles (Belgique) procédait à quelques ravalements de façade, et installait une série de panneaux devant sa vitrine, pour empêcher des sans-abris de s'y installer. Le libraire Emmanuel Requette avait alors abandonné son commerce, Ptyx, pour s'engager — et d'autres citoyens avec lui — à démonter lesdits panneaux. Ce qui donne une idée du personnage, qui a cofondé une maison d'édition, Vies parallèles.

 

 

 

Avant même d'évoquer sa jeune maison d'édition, Emmanuel Requette se réjouit : « Au-delà de la morale ou des opinions politiques, Delhaize a probablement compris que ce n'était pas une très bonne idée médiatique de sa part », explique le libraire et éditeur. Finalement, les panneaux auront été retirés par l'enseigne le matin même du happening prévu. 

 

« Ça ne nous a pas empêchés de fêter notre victoire en buvant un coup », sourit le libraire. Si le rendez-vous avec le maire de la ville, pour tenter de trouver un arrangement, a été plutôt décevant, Emmanuel Requette se félicite « du soutien reçu immédiatement, de la part de libraires, mais aussi de lecteurs ou de voisins ». 

 

Trois personnes, dont le libraire, avaient initié l'opération de démontage : « Il est rassurant, mais en même temps inquiétant, de constater qu'il faut mettre en place une initiative pour faire réagir face à cette dissimulation de la misère. » 

 

Outre cette réaction d'intérêt général, le programme des dernières semaines d'Emmanuel Requette était plutôt chargé : la maison d'édition Vies parallèles, cofondée avec Alexandre Laumonier (les éditions Zones sensibles), a publié ses premiers titres, avec un programme ambitieux. « Nous avons décidé de n'éditer que 3 livres par an, et de ne pas équilibrer un tirage confidentiel avec un best-seller, comme le font désormais les maisons d'édition. Nous ne publierons que des chefs-d'œuvre, et j'y crois, contrairement à certains éditeurs. » Les deux hommes se sont connus alors qu'ils ouvraient simultanément leur projet respectif.

 

Ligne stricte, pour plus de libertés

 

Trois ouvrages par an, donc, qui permettront paradoxalement au duo de profiter de libertés de plus en plus rares quant à la constitution d'un catalogue : « Nous croyons beaucoup aux livres papier en tant que technologie, et il faut explorer les derniers arcanes de l'objet-livre », assure Requette. 

 

Le premier de la liste, Que faire de ce corps qui tombe, signé John d'Agata et Jim Fingal, incarne parfaitement la ligne de la maison : deux textes, par les deux auteurs, se croisent dans une mise en page plutôt... inhabituelle, comme le montre la photo ci-dessus. Si l'objet-livre à son importance, « nous ne voulons pas tomber dans l'esthétisation, mais bien traduire une idée du livre dans l'objet ».

 

Ainsi, la maison ne dispose pas d'une maquette prédéfinie pour ses sorties : « La typographie sera différente, le format et le logo peuvent aussi changer... Les gens pourront toujours retrouver la marque Vies Parallèles, mais d'une manière un peu plus diffuse, laissant plus de place à la créativité », explique le libraire et éditeur. 

 

 

 

 

De la même manière, la maison ne se donne aucun clivage en termes de genre : « Je ne vois pas l'intérêt de dire qu'un livre est un roman, un essai ou de la poésie... Les Essais de Montaigne sont à la fois poétiques et philosophiques... La non-fiction américaine est particulièrement révélatrice : Joan Didion ou Truman Capote étaient dans le domaine du reportage, mais transcendé par la fiction. »

 

Le deuxième ouvrage de la maison, paru lui aussi en mars, est signé par l'auteur hongrois Miklós Szentkuthy. Cette réédition ouvre la série de 10 livres de l'œuvre En marge de Casanova, avec le tome 1, Le bréviaire de saint Orphée. Vies parallèles publiera un tome par an, jusqu'en 2025. Le tirage du premier ouvrage de la maison, « déjà rentable », a été limité à 2000 exemplaires. Le livre de Miklós Szentkuthy, lui, à 1500 exemplaires. Vies parallèles restera sur des tirages limités, pour ne pas s'embarrasser de stocks. La diffusion et la distribution sont assurées par Les Belles Lettres, pour la France, Suisse, Belgique, le Canada...

 

La maison a été financée sur les fonds propres des cofondateurs, « pour montrer qu'une initiative privée pouvait fonctionner dans un monde de la culture belge, où beaucoup de subsides sont mis en place... Prendre des risques avec de l'argent public, ce n'est pas vraiment prendre des risques. » Le fonctionnement en duo devrait perdurer, puisque la ligne éditoriale se fixera à la limite de 3 ouvrages par an.