Livres accessibles : quand les associations se tirent la bourre

Antoine Oury - 11.09.2015

Edition - Société - Les Donneurs de Voix - Loi Liberté de Création - accessibilité


Au sein du démesuré Projet de Loi relatif à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine, on retrouve plusieurs dispositions ayant trait à l'accès aux œuvres adaptées, pour les personnes empêchées de lire. Certaines touchent au public concerné, avec l'inclusion des personnes dyslexiques et dyspraxiques, d'autres la mise en commun des fichiers adaptés par les organismes agréés, histoire d'améliorer le nombre de bénéficiaires. C'est cette mutualisation qui inquiète l'association des Donneurs de Voix, au point d'investir un député pour une question parlementaire.

 

Cat fight

(Marg, CC BY-NC 2.0)

 

 

C'est le député Les Républicains du Var Jean-Sébastien Vialatte qui lance la question, adressée à Fleur Pellerin, depuis l'Assemblée nationale. Le Projet de Loi relatif à la liberté de création prévoit que les organismes qui réalisent des adaptations d'œuvres les déposent à la Bibliothèque nationale de France : « Les fichiers des documents adaptés sous forme numérique sont transmis à la Bibliothèque nationale de France par les personnes morales et les établissements mentionnés au 1° qui les ont réalisés », précise ainsi le texte, présenté en séance publique au Sénat le 28 septembre prochain.

 

Mais le député s'alarme, et relaie les préoccupations de la « Bibliothèque sonore de Sanary sud Sainte Baume », membre de l'Association des Donneurs de Voix (ADV), qui réalise ces adaptations à destination des personnes empêchées de lire. « Le paragraphe VII laisse entendre que les enregistrements des donneurs de voix seraient mis à la disposition de toutes les autres associations, bibliothèques, médiathèques qui pourraient les utiliser à leur guise et enrichir leur catalogue avec le travail de leurs bénévoles [ceux de l'ADV, NdR]. »

 

« Nous ne sommes pas d'accord avec la mutualisation de nos enregistrements », nous confirme Jacques Thomas, qui suit le dossier pour l'ADV. « Notre catalogue comprend plus de 150.000 titres enregistrés par 2500 donneurs de voix, tous bénévoles, qui interprètent les livres et proposent des productions de qualité », précise-t-il. La mutualisation des ouvrages adaptés profiterait par ailleurs à un « concurrent » : l'association Valentin Haüy (AVH), « censée être à but lucratif, mais totalement commerciale puisqu'elle vend des livres adaptés ». Cette même association voudrait « récupérer nos bénéficiaires à leur profit », accuse Jacques Thomas, et profiter de la qualité de leurs fichiers, quand l'AVH ne produirait que des fichiers en voix de synthèse.

 

Pour « préserver notre association », l'ADV voudrait que la loi soit modifiée pour que seuls les fichiers adaptés réalisés avec des solutions de synthèse vocale soient mutualisés à la BnF.

 

L'étrange peur d'une mutualisation

 

Avec une pointe d'agacement dans la voix, Luc Maumet, responsable de la médiathèque de l'association Valentin Haüy, balaie les accusations. « L'AVH est évidemment une structure à but non lucratif, et une activité de vente — comme nombre d'associations — n'en fait pas une société commerciale à but lucratif. D'ailleurs, si c'était le cas, nous n'aurions pas obtenu l'agrément niveau 2 du ministère [qui permet de réaliser des œuvres adaptées, NdR]. »

 

Par ailleurs, « l'AVH ne fait pas que de la synthèse vocale, c'est faux », poursuit Luc Maumet. « La mutualisation des documents fait peur, mais elle profitera avant tout aux aveugles et aux déficients visuels ». La question est d'autant plus étrange que la famine littéraire est connue dans le monde : en France, seuls 8 % de la production livresque seraient accessibles à tous.

 

L'Association des Donneurs de Voix met également en avant des moyens plus importants du côté de l'AVH, qui menacerait ADV avec une force de frappe supérieure, notamment pour la communication. Pourtant, l'AVH touche, de son propre aveu, environ 5000 personnes en 2014, contre plus du double pour l'ADV. « Avec les autres organismes, on peut estimer les bénéficiaires à 22.000 personnes, quand on compte 1,3 million de personnes aveugles ou déficientes visuelles en France », estime Luc Maumet. Par ailleurs, l'Association des Donneurs de Voix est proche du Lions Club, ce qui rassure en termes de moyens financiers.

 

En résumé, la défense d'un pré carré semble un peu vaine au regard des enjeux. « Il n'y a pas de concurrence possible dans un secteur où la misère documentaire est telle. » L'Association Valentin Haüy précise enfin que la mutualisation permettra d'économiser temps, argent, et de diffuser plus largement les oeuvres : elle dépose elle-même ses oeuvres adaptées au sein de la plateforme TiGAR, créée dans le cadre de l'Accessible Book Consortium, sous l’égide de l’Organisation Mondiale de la Propriété intellectuelle. Grâce à la mise en commun, 286.000 titres sont disponibles, sous réserve de l'accord des ayants droit.

 

Le litige autour de la mutualisation rappelle également la désorganisation observée pour la dernière rentrée littéraire accessible, qui illustre bien, selon un proche du dossier, « le triste état du réseau associatif pour l'accessibilité des oeuvres, en France ».