Et si internet accordait la place que la télévision refuse à la littérature ?

Nicolas Gary - 04.04.2015

Edition - Société - télévision littérature - internet émission - youtube chaînes


La télévision ne rendrait plus justice à la littérature ? L'AFP a sollicité plusieurs sex-symbols contemporains du petit écran, connus pour leurs faits d'armes. En matière de promotion de la chose littéraire, François Busnel, Michel Field ou encore Éric Naulleau reconnaissent que la télé a tendance à jouer sur le divertissement. Le livre, produit culturel ? À force de le répéter, on n'en aurait conservé que la notion de produit, en somme...

 

 

 

 

 La question ne date pas d'hier : les plus hautes instances de l'édition avaient organisé en mai 2008 une réunion sur l'avenir du livre tant à la radio qu'à la télévision. À l'époque, le Syndicat national de l'édition n'envisageait pas une seule seconde qu'internet puisse devenir une alternative dans la promotion audiovisuelle du livre. Ainsi, la télévision demeurait le mass media ultime, le Graal de la promotion, avec la perspective de recréer une émission type Oprah Winfrey Show. 

 

Télévision ou internet, ou télévision et internet ?

 

Cette émission américaine aura vécu de septembre 1986 à mai 2011, avec un impact immédiat sur les ventes de livres des auteurs invités. La préconisation de Ronald Blunden, directeur de la communication pour le groupe Hachette Livre était simple : transposer le modèle dans le service public, avec moins d'ouvrages présentés, mais une meilleure visibilité. « En clair, cela fait 12 livres par an, qui passent à la télé. Reste à savoir comment l'animateur qui présenterait un tel talk-show choisirait les livres. Si cela doit se résumer aux grosses machines de l'édition, ça n'a clairement aucun intérêt », expliquait-il

 

Déclaration louable, mais d'aucuns redoutaient que la best-sellerisation soit au bout de ce tunnel. Les petites maisons font rarement l'objet d'attentions sur petit écran.

 

Paradoxe ou évolution, le MEDEF du livre décidait, pour ses Assises du livre numérique, en novembre 2014, de présenter le phénomène des booktubers. En France, on comptait alors une centaine de chaînes animées par les internautes, mais le SNE pointait que les Booktubers comptaient entre « 500 et 12.000 followers selon les cas ». Pas assez ? 

Le caractère amateur de ces vidéos a toute son importance. Il est garant de la simplicité du message et de la sincérité du lecteur, mais aussi du partage intime de son amour pour les livres. Souvent, d'ailleurs, les vidéos sont tournées dans le lieu de lecture qu'est la chambre. Certains Booktubers utilisent également les codes du one-man-show de la Webvidéo comme Norman. Tous prennent pleinement en compte les commentaires des spectateurs de leurs vidéos. Il s'agit bien d'un échange humain davantage que professionnel. (voir la synthèse)

  

Fait saillant, pour exemple, pour l'inauguration de l'exposition Harry Potter, de nombreux Youtubers ont été invités. Comme cette dernière avait totalement occulté que les films produits par la Warner résultaient des livres de JK Rowling, on peut comprendre que les producteurs d'images sur la toile soient favorisés. Mais en réalité, n'est-ce pas un indicateur ? 

 

PAF, le petit écran, traverse la route... une voiture et... PAF! le petit écran

 

Pour Eric Naulleau, cité par l'AFP : « A la télévision, le livre est partout, et la littérature quasiment nulle part. [...] Une émission de bricolage peut fort bien inviter un écrivain» Il est vrai qu'en France, le secteur de l'édition garde en mémoire la grande époque d'Apostrophes, animée par Bernard Pivot. 

 

Évidemment, pour le médium télévisuel, les parts de marché de l'émission La grande librairie de François Busnel n'ont rien de terriblement attractif pour des chaînes qui capitalisent sur le temps de cerveau disponible. En décembre 2014, une émission spéciale sur les 20 livres qui « ont changé votre vie », invitait entre autres Amélie Nothomb et Érik Orsenna. Elle a alors connu un pic d'audience de 927.000 spectateurs. 

 

 

Innovation can be found everywhere

Nano Anderson, CC BY 2.0

 

 

À titre de comparaison, qui n'est pas raison, Laurent Ruquier avec On n'est pas couché enregistrait en moyenne 1,7 million de spectateurs en 2014 – et un record de 2,5 millions le 10 janvier dernier, peu après les attentats à la rédaction de Charlie Hebdo. François Busnel explique à l'AFP que ces émissions sont en réalité des « tribunaux talk-show ». Ainsi, les artistes se retrouvent « devant deux ou trois snipers ou un gang de rieurs qui lui coupent la parole à peine prise, et doit tenter de se justifier d'avoir produit de la beauté qui bien sûr ne leur apparaît pas comme de la beauté, parce qu'ils ne s'intéressent qu'à son contraire la saleté ».

 

Philosophe, Michel Fields estime qu'il faut raison garder : avec 300.000 spectateurs touchés, si 10 % achètent un livre, l'animateur participe déjà d'un succès de librairie monstrueux. En effet, selon les données du ministère de la Culture, 10.000 ouvrages réalisent près de 50 % du chiffre d'affaires de l'édition (44,2 % pour 2014 précisément). Mieux, insiste Field : en septembre 2014, 607 romans sont sortis, et quand on vend 10.000 exemplaires, cela représente un véritable succès. À raison... 

 

Conclusion de l'intéressé, et « si la massification de l'industrie culturelle n'a[vait] pas plutôt troublé notre perception des choses ? Est-ce qu'en réalité cela ne s'est pas toujours joué à quelques milliers de personnes ? »

 

Des télévisions connectées, internet dans les foyers

 

En 2013, notait l'Observatoire du numérique, près de huit ménages sur 10 sont connectés au net à travers l'Union européenne, et, en France, on comptait 82 % des ménages équipés – 78 % des ménages disposant alors d'une connexion haut débit. L'essor des Booktubers s'appuie donc logiquement tout à la fois sur les conditions d'accès au net, et les outils de mise en ligne – uploader sur YouTube avec du haut débit, c'est autre chose qu'un modem 56K (ah, souvenirs...).

 

D'ailleurs, YouTube n'aurait pas existé avec cet outil de connexion, aux étranges bruitages.

 

Évoquer la télévision, et ses émissions sans prendre en compte la télévision connectée serait d'ailleurs une tragique erreur. Autant que de se limiter à YouTube, sans évoquer Dailymotion ou Vimeo pour la diffusion de vidéos sur la toile. Les données de GfK pour l'année 2014 affichaient 5,8 millions de télés vendues, contre une prévision de 5,2 millions. Mais le marché est à la baisse depuis plusieurs années. Les téléviseurs connectés seront, sans aucun doute, les prochains écrans des foyers. La coupe du monde ne peut arriver tous les ans, pour dynamiser le secteur. (via CNet)

 

#OccupyEmptySpaces !

 

Or, si la télévision place des livres partout dans ses émissions, et négligerait donc la littérature, internet occupe assez facilement les espaces laissés vacants. Les impératifs d'audimat, pour les internautes produisant leurs contenus, ne sont pas ceux des chaînes publiques ou privées.

 

Tout le monde peut produire une vidéo à partir de son ordinateur. Mais tout le monde ne peut pas produire une vidéo de bonne qualité, agréable à regarder d'un bout à l'autre. Question de capacités, mais aussi de moyens : une bonne vidéo, à la différence d'un bon post de blog, peut exiger d'avoir du matériel plus perfectionné et coûteux que la moyenne. Aussi, quelques-uns seulement investissent à long terme le temps, l'attention et l'enthousiasme nécessaires pour fédérer une communauté avec laquelle ils interagissent. (voir : Profession, Booktubers) 

Évidemment, il est utopique de croire qu'une série comme House of cards serait détrônée par une production spéciale sur la littérature. On cherche le divertissement sur internet, et parfois on trouve la culture. En revanche, les chaînes thématiques fournissent des productions, plus ou moins professionnelles aux internautes qui les recherchent. 

  

Une fois de plus se pose la question : internet offre à chacun les outils qu'il souhaite pour laisser parler ses envies. Texte, vidéo ou son, il est possible de s'improviser en quelques minutes chroniqueurs, pour peu que l'envie soit là. Et les réseaux sociaux accélèrent les possibilités de viralités : devenir même pour un quart d'heure, le meilleur chroniqueur de Madame Bovary, c'est toujours participer à la promotion de la littérature. Même si celle-ci relève du domaine public.

 

Et qui oublierait de prendre en compte la facilité de partage d'une vidéo diffusée sur les plateformes : en quelques clics, l'intégration et la rediffusion sont devenues des pratiques courantes, avec le temps. Bien entendu, tout cela se fait pour le plus grand profit des tuyaux, certes commodes, mais toujours aux avant-postes des solutions fiscales optimisées. Difficile de négliger cet aspect.

 

L'interrogation majeure restera de savoir si ces émissions parviennent à rendre les livres plus visibles, de sorte que les auteurs en profitent.