La Nouvelle Typographie de Jan Tschichold ou la page contre le nationalisme

Antoine Oury - 24.11.2016

Edition - Les maisons - La Nouvelle Typographie Jan Tschichold - Jan Tschichold - éditions Entremonde


La Bibliothèque Kandinsky du Centre Georges Pompidou accueillait hier soir la présentation de la première édition française de La Nouvelle Typographie, « un manuel pour les créateurs de leur temps », écrit par le typographe et designer Jan Tschichold. Une véritable somme, synthétique, sur le mouvement fondateur du design graphique moderne, publiée par les éditions Entremonde.

 

La couverture de l'édition de La Nouvelle Typographie aux éditions Entremonde

 

 

 

La parution d'un manuel de typographie aux éditions Entremonde, plus habituées à la critique sociale, pourrait surprendre, mais une certaine logique s'opère : comme nombre de ses contemporains, Tschichold combine dans son texte les deux disciplines, qui ne vont pas l'une sans l'autre. Lorsque La Nouvelle Typographie est publié, en 1928, par l'association éducative du syndicat des imprimeurs allemands, le mouvement éponyme s'est développé depuis plusieurs années en Allemagne, par l'intermédiaire du Bauhaus.

 

Mais c'est véritablement Tschichold, jeune maquettiste et calligraphe né et résident à Leipzig, qui allait concentrer la substance de la Nouvelle Typographie dans son ouvrage publié en 1928, après quelques prémices dans la revue professionnelle Typographische Mitteilungen en 1925. « C'est au cours d'une exposition au Bauhaus de Weimar, en 1923, que Tschichold subit un choc : avec sa formation de typographe, il prend conscience qu'il faut révolutionner la discipline, dans le sillage des mouvements modernistes », rappelle Victor Guégan, qui a achevé une thèse sur Tschichold cette année à l'université Paris IV.

 

« Le livre dont nous parlons a eu une influence considérable dans la culture, mais il n'est pas très connu », constate Robin Kinross, auteur de La Typographie Moderne (1992, publié aux éditions B42 en 2012) et fondateur de la maison d'édition Hyphen Press. « Il aura fallu 88 ans pour avoir Tschichold en français », complète Philippe Buschinger, qui signe la traduction du livre avec Françoise Buschinger. 

 

« Sur 250 pages, Tschichold s'appuie sur ces avant-gardes modernistes pour construire une nouvelle typographie », explique Victor Guégan. En illustrant ses propos avec des extraits des revues d'avant-garde allemandes Merz et Die Form, suisse avec la revue Abc ou néerlandaise avec De Stijl, mais aussi des œuvres des peintres modernistes de l'époque, Piet Mondrian en tête, Tschichold défend « une conception de la typographie centrée sur ce qu'elle est essentiellement et sur la relation spirituelle qu'elle établit avec son environnement général », selon ses propres termes.

 

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Un manuel très polémique, dénoncé par les nazis

 

La modernité, pour Jan Tschichold, s'accorde avec les révolutions techniques du XIXe et du XXe siècle, l'industrialisation, le développement des moyens de transport et de communication : la typographie et le livre doivent s'adapter (ou mourir). Si la modernité allemande de l'époque est incarnée par le Bauhaus, l'autre versant en est l'utilisation des caractères gothiques et de la photogravure, qui conduit à « une imitation servile et complètement superficielle de tous les styles anciens possibles » selon Tschichold.

 

À l'opposé de cette approche surannée qui fait passer la fierté nationaliste et la complaisance dans une grandeur typographique révolue avant « l'expression spirituelle de notre vision du monde », Tschichold fait de la typographie et du design graphique les moteurs d'une standardisation qui sert l'homme en facilitant la conduite de son existence, tout simplement.

 

Papier à lettre standardisé par Herbert Bayer pour le Bauhaus, 1925,

cité par Tschichold dans La Nouvelle Typographie

 

 

La Nouvelle Typographie propose ainsi différents processus de standardisation et de simplification, évidemment liés à l'industrialisation galopante de l'époque. La normalisation des formats de papier (les A3, A4, que nous utilisons encore aujourd'hui) a été établie à cette époque. « Tschichold veut véritablement tout normer, de la bibliothèque aux dossiers pour ranger les cartes de visite », souligne Victor Guégan. « Tschichold croyait en une société bien ordonnée, où chaque chose à sa place », résume Robin Kinross.

 

C'est la défense très virulente de Tschichold pour une internationalisation qui lui vaudra la haine des nazis et des nationalistes nostalgiques. Il échappe à leur vindicte en 1928, et se paie même le luxe de faire parvenir une réponse bien sentie à l'un des ses détracteurs nationalistes, traduite par Philippe Buschinger : « La folie des grandeurs nationalistes, tout comme l'arrogance personnelle, n'est jamais que le masque qui sert à couvrir un complexe d'infériorité national ou personnel. L'entente internationale n'exige en aucune façon que l'individualité d'un peuple abandonne quoi que ce soit de sa singularité ou de sa conscience de soi. »

 

En 1933, au vu du climat politique, Tschichold n'aura d'autre choix, cette fois, que de quitter l'Allemagne pour la Suisse, où se développera bientôt le style typographique international... Quelques années plus tard, Tschichold reviendra sur sa défense passionnée du modernisme en devenant plus traditionaliste, attaché à la complexité et à la singularité du livre. Ce qui n'a pas réduit la force de son manuel, bien au contraire, comme appel à la révolution graphique et spirituelle.