La place des femmes dans la littérature de science-fiction

Clément Solym - 27.08.2012

Edition - Société - science fiction - femme - ugo bellagamba


Ce n'est plus un secret, il y a plus d'hommes en littérature et en art. Tout comme il en est plus aux postes clés. Dans le cadre de la Convention de Semoy 2012, qui se déroulait ce week-end à Orléans, on a parlé de femmes. Ce ne sera pas le moment de revenir sur les conditions d'époque qui ont empêché – ou du moins peu encouragé – les femmes à écrire, composer, s'imposer. Envisageons plutôt un genre qui fleurit d'histoires, d'imagination et de personnages (la science-fiction par exemple) et considérons la place des écrivaines et des héroïnes.

 

Autant d'articles qui feront regretter aux hommes d'avoir laissé les femmes à apprendre à écrire !

 

Des composantes qui conditionnent un public

 

Tout est déjà dit et déjà vu dans ce chapeau : les composantes d'un genre vont immédiatement conditionner un public majoritairement masculin ou féminin, politique ou rêveur et tant bien d'autres goûts et comportements.

 

Qu'en est-il de la SF ? Rapidement, et de façon générale, sur la forme et les cadres de la science-fiction, on peut dire que, parmi les éléments qui la structurent, on retrouve l'idée de technologie, surtout dans la hard-science, de politique, de sociologie, de spiritualité, mais aussi tout un système solaire et des guerres intergalactiques dans les space-opéras.

 

En comparaison, amorcée ce samedi lors de la 39e convention nationale de science-fiction et de la 2nde convention de fantasy  où des auteurs et acteurs du monde de l'imaginaire se sont prononcés, existe la fantasy qui développe d'autres codes comme les pouvoirs magiques dans un monde imaginaire, avec des questions de sociologie, la présence de créatures fantastiques, de fées et de mythe comme les amazones, de magiciens-magiciennes, de sorciers-sorcières, et d'un rapport à la nature essentiellement vu comme personnage.

 

Si la SF est dominée par une myriade d'auteurs masculins, la fantasy,qui possède aujourd'hui une couverture un peu plus féminine, a pourtant été érigée par… des hommes. Tolkien est l'incontestable grand maître du genre, auquel on peut ensuite rajouter, parmi d'autres grandes figures, Georges R. R. Martin (Le Trône de fer). Des femmes ont par la suite développé d'autres thématiques que l'opposition Bien/Mal, que celle du héros-chevalier qui s'en ira sauver Madame ou le monde (par l'intermédiaire de Madame). Parmi elles, Ursula K Le Guin, Fiona McIntoch (Le Dernier Souffle, trilogie). Troisième cas, le regroupement des deux genres sexués avec Ange (Le Peuple turquoise).

 

Bien évidemment, les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Quoi qu'il en soit, il ne s'agit pas d'oublier le fondement de toute éducation (féminine et une autre masculine) et de voir que, depuis l'enfance, certains d'entre nous sont conditionnés à préférer telle approche du monde à telle autre. En cause, les roses et les choux.

 

Le héros de science-fiction ou… l'héroïne masculine de science-fiction

 

Bon, il reste encore de grands pas à faire pour que la femme soit réellement intégrée comme héroïne de science-fiction. Et si quelques-unes résistent à cette norme, la science-fiction a tout de même tendance à masculiniser les femmes. Car il faut bien rester proche des archétypes mentaux des lecteurs.

 

On revisitera ainsi Cohalescence, de Stephen Baxter, où la femme est toute puissante et placée au centre, comme leader, l'homme n'étant là que pour donner naissance à d'autres femmes. Mais aussi Starship troopers (film) où, lors d'une guerre entre la terre et une planète extraterrestre, la femme observe la même place que les hommes dans la société et le combat. À noter que l'homme ne change pas et que c'est la femme qui se met au niveau de l'homme.

 

Quel héros choisir ?

 

Voilà une question essentielle pour les écrivains de nos jours. Les hommes doivent-ils changer leur manière de voir le monde en intégrant des héroïnes ? Les femmes doivent-elles favoriser les héroïnes au profit de héros pour essayer de changer la donne d'un univers principalement masculin afin d'améliorer le rôle de la femme dans les romans ?

 

Pour Ugo Bellagamba, maître de conférences en histoire du droit et des idées politiques à l'Université et écrivain, voilà une interrogation futile qui ne devrait pas se poser : « Pour moi ça vient tout seul. Je n'ai pas besoin, à un moment ou à un autre, de mettre une femme pour faire sentir quelque chose en plus. À aucun moment je n'ai réfléchi au nombre, à la quantité ou à la différence relative des personnages féminins ou masculins dans mes livres. J'ai du mal à essayer de penser mes personnages comme spécifiquement féminin ou masculin ».

 

Alors que Sylvie Lainé, écrivaine et professeure d'Ingénierie des  systèmes d'information et de documentation, affirme pouvoir intégrer des héros tout comme des héroïnes dans ses livres, Charlotte Bousquet avoue n'avoir de son côté que des personnages féminins. « J'ai commencé à lire de la fantasy classique où la fille était là pour être sauvé, se marier et être enceinte. Enfin, j'ai rencontré Mercedes Lackey et j'ai découvert d'autres personnalités », déclare Charlotte. « On vit dans une société patriarcale, avec des exemples de sexismes tous les jours, mais je traite des thématiques très féministes, et j'essaie de faire éclater des frontières qu'on pourrait attribuer au masculin et au féminin. Mes personnages sont ce qu'ils sont ».

 

De son côté, Laurent Whale observe un autre problème : « Je suis un homme et je n'arrive pas à me mettre dans la peau d'une femme ». « Je n'ai pas de femme héros dans mes livres. En majorité, le héros est, dans l'imaginaire de tout le monde, un homme. Ma manière d'écrire naturelle est celle d'un personnage masculin, je suis mal à l'aise dans l'écriture d'héroïne. Et pourtant j'ai voulu tenter et j'ai essayé. Évidemment, ça ne veut pas dire que je n'aime pas les femmes en dehors de la littérature… », ajoute-t-il avec le sourire.

 

Des écritures féminines ou féministes ?

 

« Il peut y avoir des écritures féministes, mais pas féminines, ça n'a aucun sens », déclare Ugo Bellagamba. « Toute écriture et tout sujet ont une dimension idéologique surtout en SF, et donc aussi féministe dans certains cas ». Les écritures féministes peuvent être l'œuvre d'écrivains autant que d'écrivaines. Il s'agit d'un parti pris et d'un engagement.

 

« Les femmes traiteront des thématiques différentes de celles des hommes. Mais le style est une affaire très personnelle qui n'a rien à voir avec la sexuation », affirme Sylvie Lainé.

 

Le carcan de l'homme et les influences… masculines

 

Sylvie Lainé soulève un point important au sujet de l'influence littéraire que les écrivains d'aujourd'hui ont eue : « Je crois qu'il y a quelque chose qui compte, c'est ce dans quoi on a été baigné lors de nos lectures. Et je pense que nous, femmes, nous arrivons à projeter des héroïnes et à parler en leur nom parce que nous sommes des femmes et que nous n'avons pas de mal à nous mettre dans la peau d'un homme puisque presque toute la culture que nous avons reçue était bâtie sur ce schéma-là. Les hommes eux ont souvent plus de mal puisqu'ils n'ont pas été « contraints » de suivre des héroïnes ».

 

À cela, Ugo Bellagamba dit que l'influence reste malgré tout « très limitée », car le « parcours de vue d'un auteur est essentiel », parlant « d'évolution » qui permet à l'homme de « dépasser ces choses-là ». Laurent Whale tient quand même à souligner la difficulté que ce conditionnement lui procure. Pour cet écrivain qui a commencé la lecture avec la collection des fleuves noirs et qui s'est mis à la littérature générale par la suite, ce qui lui « a donné envie de développer une héroïne »,  envisager d' « être dans la peau d'une femme sur 400 pages » le rend « encore un peu vert ».

 

Des auteurs à tendance égalitaire ?

 

Oui, il y en a. Citons Robert A. Heinlein. L'auteur joue sur les représentations des rapports homme/femme, interrogeant les structures sociales et le mariage, avec des personnages féminins toujours capables de prendre le contrôle des situations. Évoquons également John Varley, chez qui la dualité homme/femme ne se pose même plus au milieu des changements incessants et normalisés de genre. Il n'existe plus que des humains qui agissent suivant leur sensibilité.

 

« Georges Chaulet avec Fantômette et Mercedes Lakey », lance Charlotte Bousquet.

 

« Les couples qui écrivent, ne serait-ce pas un champ de recherche supplémentaire ? », questionne Ugo Bellagamba. « La co-écriture est l'un des moyens de réfléchir à ces différences d'écriture homme / femme. Cet acte n'est pas une simple addition de talents, mais un dépassement de la dualité de départ. Sinon ce n'est pas une co-écriture aboutie ».