La plus grande découverte scientifique est que "la science se trompe"

Clément Solym - 17.03.2012

Edition - Les maisons - science - erreurs - découverte


Peut-être la plus grande découverte scientifique du XXe siècle est-elle le fait que la science « se trompe ». Que les représentations du monde développées par la science peuvent être, dans un sens précis et vérifiable, fausses. Et donc que l'on peut avoir plusieurs lectures du monde et que chacune ne peut être considérée comme vraie que jusqu'à un certain point.

 

On découvrit au début du XXe siècle que le schéma conceptuel Newtonien, qui était LE modèle absolu de la science efficace, ne marche pas toujours. Il doit être révisé en profondeur pour comprendre les phénomènes physiques nouveaux auxquels nous accédons désormais. Cette découverte étonnante a provoqué une onde de choc qui s'est propagée dans la communauté scientifique. Son effet sur la philosophie des sciences fut encore plus fort. On peut dire que, pour une large partie, la philosophie des sciences a passé le dernier demi-siècle à tenter de s'accommoder de cette découverte.


Or, je pense que c'est précisément dans la découverte des limites des représentations scientifiques du monde que se révèle la force de la pensée scientifique. Celle-ci n'est pas dans les « expériences », ni dans les « mathématiques », ni dans une « méthode ». Elle est dans la capacité propre de la pensée scientifique à se remettre toujours en cause. Douter de ses propres affirmations. N'avoir pas peur de nier ses propres croyances, même les plus certaines. Le cœur de la science est le changement.

 

La démarche scientifique est une poursuite continue de la meilleure façon de penser le monde. C'est une exploration de formes de pensée. C'est là qu'elle puise son efficacité. Cela ne veut pas dire que les réponses scientifiques sont toujours justes. Mais que, dans les domaines où la pensée scientifique fonctionne, les réponses scientifiques sont, par définition, les meilleures qu'on a trouvées jusque-là.

 

Cette image d'une science fluide, en révolution permanente, toujours suspendue entre la connaissance et le doute, toujours en quête et jamais bêtement satisfaite de ses résultats, est profondément différente de celle que nous avait laissée le XIXe siècle. Celle-ci est encore très répandue dans la société et, à bien regarder, c'est elle la vraie cible des critiques de l'anti-scientisme et du relativisme culturel.


Dans un certain sens, rien n'est plus au fait du caractère relatif de notre culture que la science elle-même. La science évolue en continu précisément parce qu'elle a une pleine conscience des limites de toutes les connaissances. Sa force réside dans son manque de confiance en ses propres concepts. Elle ne croit jamais complètement en ses résultats. Elle sait que nous ne pouvons penser le monde que sur la base fragile de nos connaissances, mais cette base est en évolution constante.


© Dunod





 
Carlo Rovelli - Professeur à l'université de la Méditerranée, membre de l'Institut de France, chercheur en physique théorique, coinventeur avec Lee Smolin de la Théorie de la gravité quantique à boucles. Connu internationalement pour ses travaux, bien repéré par les médias, Carlo Rovelli est auteur de "Quantum gravity" (Cambridge University Press), et du CD Audio (+ e-book) "Temps et Espace" aux éditions De Vive Voix.

Dans ce court essai, Carlo Rovelli s'interroge sur la notion d'espace et de temps et discute des tentatives de réponses apportées par les théories anciennes et  actuelles : relativité générale, mécanique quantique, gravité quantique, cordes et autres boucles...En livrant ses réflexions de physicien qu'il lie intimement à son parcours personnel, ses déboires et ses succès, Carlo Rovelli témoigne de ce que sont la science et la mission du chercheur.