La poésie, arme de recrutement massive pour le djihad

Antoine Oury - 29.12.2015

Edition - Société - poésie djihad - Elisabeth Kendall Oxford - recrutement djihadistes


L'importance de la communication dans les processus de recrutement djihadistes n'est plus à prouver : vidéos de propagande, présence importante sur les réseaux sociaux, mise en place de sites internet... Le détournement des technologies à des fins terroristes est connu, mais un art ancestral est lui aussi mis au service de cette cause mortifère : d'après une chercheuse britannique, la poésie fait également partie des stratégies de recrutement djihadistes.

 

Columbia University, RBML, MS arab. and pers. Smith or. 466, fol. a

Dīwān présentant des poèmes arabes et perses, 466 ap. J.-C. (Islamic Books, CC BY-NC 2.0)

 

 

Elisabeth Kendall a longuement étudié les techniques du terrorisme moderne, et a rassemblé ses observations et conclusions dans un ouvrage à paraître, Twenty-First Century Jihad. L'importance de la communication et du lexique utilisés par les djihadistes et l'État islamique, y compris pour se désigner eux-mêmes, n'est pas une découverte : « On emploie toutes sortes de mots, à tort et à travers. La doxa [l’ensemble de points de vue généralement admis dans la sphère publique] répète des arguments à coup d’opinions non vérifiées, qui crée une langue parasitaire, une langue faible et fausse qui n’informe plus, mais qui déforme la réalité [...] » analysait ainsi le philosophe Philippe-Joseph Salazar dans un entretien accordé à ActuaLitté.

 

La chercheuse Elizabeth Kendall, elle, s'est intéressée aux techniques de recrutement de ces groupes terroristes, et de Daesh en particulier : il s'avère que la poésie reste une activité privilégiée, et un moyen de communication très efficace. « Le pouvoir qu'a la poésie pour influer sur le lecteur ou le spectateur arabe, pour infiltrer la psyché et créer une aura de tradition, d'authenticité et de légitimité autour de l'idéologie qu'elle évoque, en fait une arme redoutable pour les causes djihadistes », explique Kendall.

 

Évidemment, l'attachement à la poésie n'est pas une caractéristique propre aux djihadistes, et l'importance des textes traditionnels au sein de la société reste indéniable. Kendall a ainsi mené un sondage en décembre 2012 dans la région de Mahra, dans l'Est de l'Arabie saoudite, auprès de 2000 personnes : 74 % d'entre elles ont estimé que la poésie « était importante ou très importante dans leur culture, aujourd'hui », souligne la chercheuse.

 

Autrement dit, cette forme d'expression reste extrêmement répandue et populaire.

 

Dès lors, il suffit aux groupes extrémistes de la détourner, comme ils peuvent le faire avec d'autres textes, dont le Coran. Ainsi, Kendall s'est intéressée au magazine de propagande d'Al-Qaïda Sada al-Malahim, publié sur le web au Yémen entre 2008 et 2011 : les fanatiques invitent leurs disciples à lire à voix haute ces publications, et les versets publiés dedans sont alors plus susceptibles d'être mémorisés. Et, selon l'idéal de ces organisations, disséminés le plus largement possible.

 

À propos des textes publiés dans ces magazines, Kendall explique qu'ils « utilisent la poésie classique d'une manière très libre, sans en indiquer l'auteur la plupart du temps, mais que celui qui écoute relie à quelque chose de connu par la tradition orale ». Sur YouTube, où des enregistrements peuvent être diffusés, les vers sont bien entendu renforcés par des images choquantes de massacres en Irak ou dans la bande de Gaza, ou même par un effet de réverbération qui appuie la rime unique d'un poème.

 

Parce qu'elle constitue un puissant moyen de désigner la réalité sans la pointer du doigt, la poésie est également utilisée par les leaders djihadistes comme un miroir qui déforme les missions des nouveaux entrants. L'écriture poétique, enfin, s'avère idéale pour répandre la parole d'un chef djihadiste ou diffuser le récit d'une opération. Oussama Ben Laden avait ainsi composé une ode après l'attaque contre le destroyer USS Cole, en 2000.

 

(via The Guardian)