La poésie de Hart Crane récitée par Tennessee Williams

Julien Helmlinger - 28.01.2013

Edition - International - Poésie - Hart Cane - Tennessee Williams


Comme le rapporte Melville House, l'université de Virginie propose sur son site Internet d'écouter des poèmes de l'influent artiste moderniste Hart Crane (1899-1932) récités par une autre grande figure littéraire américaine : le romancier et dramaturge Tennessee Williams (1911-1983). L'occasion pour les anglophones et autres amateurs de poésie, de découvrir des textes comme The Bridge, National Winter Garden, Atlantis, ou encore The Broken Tower.

 

 

Crane, Williams

 

 

Né dans l'Ohio, fils de confiseur, il quitta le milieu scolaire après le divorce de ses parents pour travailler en qualité de rédacteur à New York, ville dans laquelle il écrivit la majorité de ses poèmes. L'une des oeuvres majeures de Hart Crane, The Bridge, constituait pour son auteur une manière d'exprimer son émerveillement face au célèbre pont de Brooklyn, à travers lequel il voyait un symbole du lien entre l'ancien et le nouveau.

 

Tandis que d'un pont l'autre le poète, adepte de la métaphore disparaissait le 27 avril 1932, en se jetant lui-même du pont d'un paquebot après avoir laissé à la postérité ses dernières paroles : « Goodbye, everybody ! »

 

Les textes et les lectures de certains de ses plus grands poèmes par Tennessee Williams sont disponibles sur le site Internet de l'université de Virginie.

 

Ci-dessous pour les francophones, la traduction de La Tour Brisée, par François Tréteau.

 

 

La corde d'une cloche qui saisit Dieu dès l'aube
M'envoie, comme si j'avais laissé descendre le glas
D'un jour accompli – fouler les pelouses de la cathédrale
Depuis la trappe au crucifix, les pieds glacés sur les marches de l'enfer.

 

N'as-tu pas entendu, n'as-tu pas remarqué ces légions
D'ombres dans le clocher, ces ombres dont les épaules secouent
Des carillons d'antiphonaires mis en marche avant que
Les étoiles ne soient prises et massées dans le rai du soleil ?

 

Les cloches, j'ai dit, les cloches brisent leur propre beffroi ;
Puis elles vont je ne sais où. Leurs battants gravent
La membrane dessous la moelle, ma partition de silences rompus
Si longtemps dispersée… Moi leur diacre, moi leur esclave !

 

Des rangées d'encycliques ovales bouchent
L'impasse avec des chœurs. Tumulus de voix superposées !
Des pagodes, des campaniles sonnent le réveil –
Ô les échos jouxtés qui se prosternent sur la plaine ! …

 

Ainsi c'est bien moi qui entrai dans ce monde recru
Pour suivre le cortège chimérique de l'amour, sa voix
Suspendue dans le vent (j'ignore où elle se ruait)
Et pour défendre, un temps, chacun de mes choix sans lendemain.

 

J'ai répandu ma parole. Etait-elle cousine, était-elle au diapason ?
De ce monarque, de ce juge de l'espace
Dont la cuisse aguerrit la terre et frappe un Verbe cristallin
Sur les plaies promises à l'espoir – offertes à la détresse ?

 

Les progressions de mon sang m'ont laissé
Sans réponse (le sang peut-il garantir une si noble tour
De même qu'il énonce la vraie question ?) – à moins que ce ne soit Elle
Dont la tendre mortalité remue les forces latentes ? –

 

Elle dont j'écoute le pouls, en comptant les palpitations
Que mes veines rappellent et décuplent, et où je perçois
L'angelus des guerres, solide et rétabli que ma poitrine évoque :
Ce que je possède a guéri, original et pur désormais…

 

Et elle construit, aux tréfonds, une tour non pas de pierre
(La pierre ne ceint pas le ciel) – mais de
Gravier – les ailes visibles d'un silence
Disséminé en cercles d'azur déploient en durcissant

 

Du cœur la matrice en plongeant, puis posant l'œil
Qui révère le lac tranquille, et gonfle une autre tour…
Le spacieux, le très long décorum de ce ciel
Entrouvre sa terre et soulève l'amour en ses averses.