La poésie, "donner à cette folie universelle, un peu de sens" (Salah Stetié)

Nicolas Gary - 31.10.2014

Edition - Société - Salah Stetié - diplomatie poésie - écriture poème


Son éditeur, Jean-Luc Barré, dit de lui qu'il « a traversé les époques, et les plus difficiles » : Salah Stetié, poète, écrivain, a publié ses mémoires aux éditions Robert Laffont. L'extravagance, un titre qui préfigure tout un poème, pour un homme qui a côtoyé les plus grands écrivains, entouré de poètes immenses – Bonnefoy, Michaux ou encore Du Bouchet et bien d'autres. « Il est devenu leur frère d'âme », ajoute son éditeur. Rencontre avec cet auteur français, d'origine libanaise. 

 

 

Salha Stétié

ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

Venu à la librairie L'Écume des pages, dans le cadre des rencontres Hors les Murs qu'organise le Centre National du Livre, Salah Stetié ne se répand pas en paroles. « La vie est extravagante », lance-t-il au public, avant d'ajouter : « J'ai certainement encore quelques heures, à passer avec mon éditeur. Mais certainement bien moins que je ne le souhaiterais. Profitez-en maintenant. » Pas d'humour noir, peut-être une simple lucidité, mais un sourire franc, convivial. C'est l'invitation au partage.

 

Bonnefoy, Salah Stetié s'en souvient comme d'un ami de la première heure, « bien avant qu'il n'écrive. Nous gardons des relations très étroites, et il m'a envoyé son dernier livre qui vient de sortir ». Mais il garde aussi le souvenir d'Henri Michaux, bien plus âgé déjà que lui, ou encore André Gide. « Les nourritures terrestres, ce fut un véritable choc pour notre génération. »  

 

Si l'on connaît mal son humour, « caché derrière une attitude solennelle », Salah Stetié est un homme généreux, qui manie la langue française avec la douceur d'un amant. Son souffle poétique est plus tourné vers l'intérieur, mais on le mesure volontiers à un certain Saint John Perse – c'est que les deux hommes ont partagé une carrière de diplomate reconnu. « Il ne manque finalement qu'un Nobel de littérature à Salah », plaisante son éditeur. « Mais la place des poètes dans notre société est réduite. Ce sont des êtres puissants, qui sont finalement peu vus. Voilà une cinquantaine d'années, c'étaient de grandes figures dans la littérature et la vie intellectuelle. »

 

Au gré des dédicaces, il trouve une anecdote, un mot, toujours empressé de satisfaire la curiosité. Mais c'est en poète qu'il s'exprime, homme chercheur de sens. « La poésie est ce qui permet, quelquefois, de donner à cette folie universelle que l'homme vit, – à quoi il ne comprend le plus souvent rien – de donner, donc, un peu de sens. Oh, par-ci, par-là… » Attention : on ne parle pas de l'art des vers, mais l'art de créer, « l'imaginatif, le sensible, le sensuel, en marge de la vie, mais avec la complicité de la vie ».

 

 

 

 

Sa poésie, plus tournée vers l'intérieur, lui a offert « de trouver, parfois, du sens. Le poète est un chercheur de sens. Il y a autour de nous, beaucoup de non sens, cette Extravagance, dont je parle. Et de temps en temps, l'étincelle du sens arrive, au coin d'un poème. La poésie n'est pas simplement la poésie dite telle. On la trouve chez Proust, ou ailleurs, dans toutes les œuvres illuminées par une recherche de nature intérieure ».

 

La poésie, Salah Stetié y vint en souhaitant imiter l'exemple de son père, qui était poète. « J'ai vécu mon enfance dans une ambiance poétique : il était un excellent poète de tradition classique arabe. J'entendais dans la maison, ce langage incompréhensible, et puis, vers 7 ou 8 ans, je me suis mis à faire comme mon père. » Première manifestation du complexe d'Oedipe, ajoute-t-il, facétieux : « Je voulais remplacer mon père dans l'amitié, l'amour et l'admiration que lui portait ma mère. »

 

Avec 200 ou 300 mots de français dont il disposait, Salah Stetié se met à écrire des vers. « Je les ai montrés à ma maîtresse qui les a vus. Elle m'a dit bravo. Elle les a montrés à Madame la directrice – j'étais dans un collège protestant, très célèbre au Liban. Elle a dit : “Ce sont des vers de mirliton.” Alors je me suis posé la question de savoir si c'était bien ou pas, d'écrire des vers de mirliton. J'ai dû attendre trois ans, que mon père m'offre, pour mon certificat d'études, le Petit Larousse, et là, ô rage, ô désespoir, j'ai compris que j'avais fait de très mauvais vers. »

 

Et d'ajouter : « Je suis devenu depuis, j'espère, un poète comestible. »