La poésie s’écrit aussi en langue des signes

Claire Darfeuille - 22.09.2016

Edition - Société - Langue des signes française - Festival Vo-Vf, le monde en livres - Traduction


L’an passé, les éditions Bruno Doucey publiaient la première anthologie de poésies en langue des signes française Les mains fertiles. Longtemps interdite dans les écoles et marginalisée au sein de la société, la langue des signes s’inscrit peu à peu dans le paysage culturel français, mais son enseignement reste très limité et l’apprentissage de la lecture demeure une gageure pour une grande majorité des sourds, ainsi privés de l’accès au patrimoine littéraire mondial. La LSF sera pour la première fois présente au festival Vo-Vf, le monde en livres - la parole aux traducteurs.

 

Interprétation LSF du mot " Sourd " avec Emir Hakimi © Jennifer Lescouët / 2015

 

 

La LSF une langue comme les autres, si ce n’est par son histoire

 

C’est une langue parlée par environ 700 000 personnes, mais qui pourrait être utilisée par 6 millions de sourds (dont 80 % de personnes âgées devenues sourdes) et de nombreux sympathisants, curieux des langues du monde. Comme les autres langues, elle possède une grammaire, un lexique, une structure et des locuteurs, mais sa particularité est d’être visuo-motrice (ou visuo-gestuelle) — en 3D, expressions du visage et du corps comprises — quand les autres sont audio-phonatoires.

 

Contrairement à ce qu’une grande partie des entendants imaginent, les langues des signes diffèrent d’un pays à l’autre. On en compte une centaine dans le monde (dont des langues régionales) qui peuvent transmettre l’information la plus basique jusqu’au concept le plus complexe. La Langue des Signes Française possède même son académie, depuis 1979, des dictionnaires en ligne, notamment depuis 2011 le dictionnaire interactif Elix. Qu’on se le dise, ou qu’on le signe, la LSF est une langue comme les autres, si ce n’est par son histoire… Suite au congrès de Milan qui opte en 1880 pour l’oralisme partout en Europe (sauf dans les pays anglo-saxons), la langue des signes est interdite dans les écoles et marginalisée jusque dans les années 70. « On nous attachait les mains dans le dos [en classe, NdR] pour nous obliger à parler », se souvient Jean-Claude Poulain dans le film de Nicolas Philibert Au pays des sourds tourné en 1993.

 

 

 

À partir des années 80, la communauté sourde revendique son droit à apprendre, utiliser et diffuser sa langue. Malgré cette période de combat appelée « Le réveil sourd », la LSF n’est reconnue comme langue à part entière qu’en 2005 et son enseignement reste encore de nos jours très peu accessible. Seulement 1 % des enfants sourds peuvent suivre toute leur scolarité en langue des signes, ce qui explique en grande partie les échecs scolaires fréquents et le pourcentage élevé d’illettrisme chez les sourds (70 à 80 %).

 

Apprendre à lire, mission presque impossible… mais impossible n’est pas sourd

 

S’il est autant de parcours de vie que de types de surdité — en fonction de l’âge où elle est apparue, de son degré, de l’environnement familial —, tous les sourds attestent de l’immense difficulté qu’a été pour eux l’apprentissage de la lecture. Comme l’explique la docteure en science de l’éducation Mélanie Hamm, malentendante qui a appris la LSF à vingt ans et oralise parfaitement, dans une étude menée en 2012 : « l’enfant sourd n’a pas la possibilité de reconnaître dans les mots écrits, les mots parlés autour de lui », or « apprendre à lire, c’est souvent apprendre à déchiffrer, à décoder, à “entendre” la voix du livre ».

 

 

 

Déjà en 1992, Marie-Thérèse L’Huillier, conteuse de "Mes mains ont la parole" et aujourd’hui ingénieur d’étude au CNRS, témoignait dans son livre Sourde, comment j’ai appris à lire des astuces auxquelles elle avait dû avoir recours. Elle raconte : « Dans un premier temps, je visionnai un film, puis j’achetai le livre d’après lequel le film avait été tourné. Je me souvenais du film et je le reformulais en mémoire en langue des signes dans ma tête, puis j’abordais la lecture en français » ou encore : « je choisissais des livres avec pour thème la surdité, car les situations traversées par les personnages étaient proches de celles que j’avais vécues et m’aidaient alors dans l’accès à la lecture ».

 

La pratique de la Langue des signes favorise l’apprentissage de la lecture en français

 

Le sourd de naissance qui naît dans une famille de signeurs ou de bilingues LSF-Français (seulement 5 % d’entre eux) possède un avantage, car, comme pour les autres langues, l’apprentissage d’une langue première facilite l’apprentissage d’une langue seconde. Ainsi, la pratique de la Langue des Signes favorise l’apprentissage de la lecture en français, qui est pour les sourds une seconde langue, mais, expose Mélanie Hamm, « comme elle est essentiellement iconique, elle ne permet pas d’accéder au principe alphabétique de l’écrit ». Se remémorer visuellement les lettres et les mots, les associer aux choses et aux concepts qu’ils décrivent, en avoir une conscience phonologique puisque l’écrit renvoie aussi à un son, demande un effort extrême. Apprendre à lire reste donc une gageure.

 

Dans le film de Marie Aldighieri Avec nos yeux, Bachir Saïfi, comédien et formateur à l’IVT, raconte sa dure confrontation à l’écrit, avant que la lecture ne lui soit expliquée en LSF : « A l’adolescence, j’ai pété un plomb sur la lecture, et puis, à Orléans, un professeur sourd m’a expliqué la lecture en langue des signes, enfin je comprenais. En deux mois, tout s’est éclairci et j’arrivais à lire. À 19 ans, cela a changé ma vie ». Cette difficulté n’empêche pas certains sourds de suivre de brillantes études, de devenir ingénieur, réalisateur ou poète, car « impossible n’est pas sourd » pourrait être le mot d’ordre de la communauté sourde. D’ailleurs, comme l’observe Levent Berkardes, comédien sourd d’origine turque établi en France, dans le film de Nicolas Philibert cité plus haut : « ce sont toujours les entendants qui disent que c’est impossible ».

 

 

 

 

 

Comment faciliter l’accès aux textes pour les 80 % de sourds illettrés ?

 

Comment dès lors faciliter l’accès aux textes pour les 80 % de sourds illettrés recensés en 1998 dans le rapport Gillot* ? Le théâtre est un excellent vecteur, comme en atteste le travail de l’International Visual Theatre qui fêtera cette année ses 40 ans. En 2014, la pièce Hiroshima mon amour, mise en scène par Lucie Lataste a permis à une partie du public sourd qui ne pouvait avoir accès par la lecture au texte original de Marguerite Duras de le découvrir à travers cette adaptation en LSF signée par Ariane Cousin et deux comédiens de la compagnie Danse des signes. « Certains venaient et revenaient aux représentations », raconte Héloïse Pascal de l’IVT, témoin de l’immense attente du public sourd de connaître les textes classiques ou contemporains. Lucie Lataste qui poursuit depuis sept ans ce travail de passation des œuvres à la communauté sourde et qui a déjà adapté des textes de Samuel Beckett, Boris Vian ou encore le livret de l’opéra Carmen de Georges Bizet, évoque de son côté « une époque de réconciliation entre culture sourde et héritage culturel français ».

 

Émilie Rigaud et Vivien Fontvieille dans Hiroshima mon amour de Marguerite Duras,

adapté en LSF par Ariane Cousin  © ​ Marie Hyvernaud

 

 

Une autre façon de mener ce travail de passation des textes est la traduction en Langue des Signes-vidéo, ainsi que le proposait déjà Patrick Gache dans son mémoire sur le sujet présenté en 2005. Le traducteur et interprète expliquait qu’après avoir tenté de traduire en LSF dans les années 80 deux livres, Le langage des sourds (1983) du linguistique Christian Cuxac et Les sourds dans la vie de tous les jours (1981) du sociologue Bernard Mottez, qui lui semblaient « essentiels à la compréhension des sourds et de leurs conditions dans notre société », il jugea finalement l’entreprise trop laborieuse. Il ne disposait pour ce faire ni des moyens techniques et financiers nécessaires ni d’une formation suffisante au travail de traduction du français écrit vers la LSF.

 

Toulouse, seul pôle à proposer une formation de traducteurs aux sourds

 

Traduire une œuvre française en LSF soulève en effet les mêmes questions de traduction que celles posées par les langues vocales : fidélité au texte source, adaptation à la langue cible, maîtrise du champ lexical, des registres, etc. pour permettre le passage périlleux, mais vivifiant d’une langue à une autre, d’une culture à une autre. N’omettons pas l’incontournable coefficient de foisonnement** : « Une page écrite correspond à environ 4 à 5 min de LSF-vidéo, mais tout dépend bien sûr de la densité et de la complexité du texte », explique Patrick Gache qui enseigne au CETIM de Toulouse, seul pôle à proposer une formation de traducteurs « Français écrit vers la LSF » aux étudiants sourds. Les autres cursus à Paris (L’Esit et Paris VIII), Lille, Rouen, Aix-en-Provence ou Grenoble s’adressent à des entendants formés pour interpréter en LSF.

 

Comme pour les langues vocales, un locuteur en LSF dont c’est la langue maternelle ou première, signera beaucoup mieux que celui qui l’a apprise en seconde ou troisième langue. Ainsi, le principe de traduction « on ne traduit que vers sa langue natale » devrait prévaloir. C’était du reste celui appliqué au sein de l’entreprise Websourd qui proposait, entre autres services, une édition adaptée en LSF-vidéo, notamment une traduction d’un roman pour adolescents, le but étant de créer un flux de lecteurs vers les bibliothèques. La plateforme Websourd, qui s’appuyait sur les outils vidéo et internet pour promouvoir la place des sourds dans la société, perdura 15 ans. Elle a entre-temps été interrompue au grand dam de ses initiateurs et des utilisateurs. Deux nouveaux services sont toutefois nés de cette expérience, la société de traduction Vice & Versa et Elioz, un centre de relais téléphonique selon le mode de communication de la personne, en LSF ou en transcription en temps réel de la parole.

 

Le monde des sourds révolutionnés par les nouvelles technologies

 

Les nouvelles technologies ont en effet révolutionné, plus qu’aucun autre, l’univers des sourds qui peuvent désormais communiquer à distance aussi facilement que le faisait jadis l’usager du téléphone. La LS-vidéo, dont l’usage est facilité par les iPhone, smartphone ou tablette, peut à présent être considérée comme la forme écrite de la LS, ce qui soulève de nouvelles questions, notamment celle de l’enseignement de la LS et de sa fixation. Dans son mémoire, Patrick Gache constatait que « le français est enseigné à tous les sourds, mais en général ils ne le maîtrisent que très peu ; la LS n’est quasiment pas enseignée aux sourds, mais ils la savent tous plus ou moins », une situation qui s’est améliorée, mais beaucoup regrettent tout de même la dégradation de la qualité de la langue, faute de lieux où elle est enseignée.

 

Plus avant, le traducteur s’interroge sur les conséquences de la fixation de la LS en vidéo, car écrit-il se référant aux travaux de l’anthropologue Jack Goody, « on ne parle plus de la même manière une langue écrite ». L’influence des entendants parlant la LSF, lesquels sont à l’heure actuelle aussi nombreux à signer que les sourds, est une autre source de questionnements pour l’enseignant qui estime que cette évolution « socialement très positive » peut aussi soulever des inquiétudes « d’un point de vue linguistique ». Ne le serait-on pas si le français, ou toute autre langue, devait être transmis par des locuteurs dont ce ne serait pas la langue maternelle ou première ?

 

Le dictionnaire en ligne Elix, élaboré en interaction avec les internautes sourds qui peuvent proposer un signe pour chaque nouvelle entrée (plus de 13 000 signes déjà en ligne et 10 000 définitions favorisant l’accès au savoir) est un outil précieux qui permet la conservation du patrimoine lexical existant. On y trouve des mots courants, tel que « Belge » (petit mouvement sec pour ôter la mousse de la moustache), mais aussi des expressions plus fleuries, par exemple « fleur de bitume » (mouvement ondulant de la main droite devant la gauche) ou des termes complexes tels que « psychanalyse » (deux définitions proposées, très divergentes). Mais consigner une langue ne risque-t-elle pas de la figer, s’interroge Philippe Guyon dans un épisode de l’émission L’œil et la main où il étudiait le parcours de vie d'un signe. « Tout au contraire », le rassure Simon Houriez, directeur de Signes de sens qui a créé Elix, car l’interactivité du dictionnaire permet l’enrichissement permanent de cette langue extrêmement vivante et d’une grande plasticité. Sa forte expressivité autorise d’ailleurs son emploi dans les styles les plus divers, comme le montrent les créations de la slameuse sourde Djenebou Bathily.

 

 

 

Une langue iconique, cinématographique, théâtrale, d’une grande expressivité

 

Parmi les bilingues, certains affirment préférer parler en langue des signes et utiliser son iconicité pour exprimer leurs émotions. Pour le réalisateur Nicolas Philibert, la LSF est une langue très cinématographique qui permet les zooms, les gros plans, les ralentis… Elle est aussi très dense, car elle compacte simultanément plusieurs éléments. « Parfois, cela nécessite plus de temps de la traduire en français, on voudrait ralentir le locuteur en LSF », explique Patrick Gache qui rapproche l’espace de signation (qui s’étend de la tête aux cuisses) à la scène d’un théâtre au cœur de laquelle tout trouve à s’exprimer. Enfin, « quand on bifurque dans le registre poétique, on entre dans la grande iconicité, plus jouée que dite », estime-t-il.

 

 

L’éditeur Bruno Doucey témoigne pour sa part de l’immense joie qui fut la sienne de voir traduits et interprétés en LSF ses textes au festival Voix vives de Méditerranée en Méditerranée : « Ceux qui l’ont vécu vous le diront : voir un de ses propres poèmes traduit en langue des signes procure une émotion incomparable. C’est parce que j’ai vécu cette émotion que j’ai souhaité devenir l’éditeur de la première anthologie de poésie en langue des signes française ». Conçu et élaboré par Brigitte Baumié, le recueil rassemble les poèmes de 50 poètes, sourds ou entendants, traduits en LSF et en français écrit, un DVD accompagnant l’ouvrage. Une première qui en appelle de nombreuses autres…

 

Tables rondes « Poésie en langue des signes » au festival Vo-Vf, le monde en livres  dimanche 2 octobre à Gif-sur-Yvette de 10h30 à 11h30 avec Brigitte Baumié, Levent Beskardès et François Brajou, puis « Traduire la poésie soufie » de 12h à 13h (toutes deux interprétées en LSF-Français) et atelier d’initiation à la LSF avec Bachir Saïfi de 12h à 13h. Inscriptions gratuites sur le site du festival.

 

Sourdland, samedi 1er octobre de 9h30 à 19h : L’ association Art’Sign organise une journée d'activités ludiques et artistiques autour de la Langue des Signes à partager en famille. A l'INJS, 254, rue Saint Jacques 75005 Paris. 

 

Une Zbell Nuit Blanche, le samedi 1er octobre de 15h à minuit, un évènement pluridisciplinaire de culture mixte, dans l'ancienne Gare de Reuilly, entièrement traduit en LSF.

 

Journées autour du Rayonnement de la LSF dans le paysage culturel français du 13 au 16 octobre à l’International Visual Theatre

 

 

 

* Actuellement entre 70 à 80 % selon les sources et les paramètres

 

** Coefficient de foisonnement : Augmentation ou diminution du nombre de signes entre le texte original et sa traduction. Le coefficient de foisonnement dépend de la langue à traduire (à titre indicatif, il peut être de + 10 % ou + 15 % pour l’anglais, dépasse parfois les + 15 % pour l’allemand, est faible pour l’italien…). Il dépend également de la nature du texte : plus le texte est technique, plus le coefficient risque d’être élevé, d’après le glossaire de l’ATLF.