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La politique de lecture publique des Yvelines sévèrement critiquée

Antoine Oury - 14.09.2017

Edition - Bibliothèques - département Yvelines - Bibliothèque départementale Yvelines - Yvelines bibliothèque


En juin 2016, la fermeture du bâtiment qui abritait la Bibliothèque départementale des Yvelines avait suscité un vif émoi au sein de la profession. La disparition de l'établissement était justifiée par une politique de lecture publique « de proximité », confiée à un Pôle développement culturel qui accompagne les 178 bibliothèques du territoire des Yvelines. Mais l'Inspection Générale des Bibliothèques, dans un rapport, critique sévèrement cette nouvelle politique.


Bibliothèque départementale
À l'intérieur de la Bibliothèque départementale des Yvelines
(Conseil départemental des Yvelines, CC BY-ND 2.0)
 


Le rapport, signé par Françoise Legendre, Inspecteur général des bibliothèques, est conséquent : sur 119 pages, il étudie la situation actuelle de la lecture publique dans le département des Yvelines, bien sûr, mais aussi la politique avant la réforme et la fermeture de la bibliothèque départementale. Si l'Inspection Générale des Bibliothèques reconnaît que l'action de l'établissement était quelque peu datée, le ton est surtout critique vis-à-vis des moyens mis en place par le Conseil départemental.

 

La lecture publique, dans le département des Yvelines, ne bénéficie pas d'une situation très enviable : équipements déficients, recours massif au bénévolat, insuffisance de services, un retard en termes d’adaptation aux usages numériques, fonctionnement en réseau sporadique... L'état des lieux est peu engageant. Ainsi, « une réflexion portant sur le rôle de la BDP et sur la pertinence des dispositifs d’aide et d’accompagnement du Département était nécessaire », reconnaît l'IGB.

 

Dans un contexte de recherche d'économies, pour dire le moins, le Conseil départemental a bien mené cette réflexion, note l'IGB, en proposant une nouvelle politique d'aides, liées non plus aux établissements, mais aux projets. Dans cette nouvelle politique d'aides, au montant global de 3,141 millions € en 2016, « [s]eul le dispositif transitoire “Aide au développement des ressources des petites bibliothèques” est explicitement destiné à la lecture publique », note l'IGB. Pour les autres aides, les bibliothèques se retrouvent mélangées aux autres lieux culturels.

 

Conséquence de cette nouvelle politique d'attribution des aides, « [s]eules 4 bibliothèques ont été porteuses de projets éligibles parmi les 37 recensés en 2016 », déplore l'IGB, soit « moins de 6 % du budget prévisionnel des AAP [appels à projets] mis en œuvre en 2016 [qui] ont concerné la lecture publique ».

Autre point inquiétant, l'aide au développement des ressources des petites bibliothèques (communes de moins de 2 000 habitants) n'a concerné que 33 bibliothèques, pour un montant de 26 052 € de subvention en 2016, alors que 79 établissements pouvaient en bénéficier. D'après l'IGB, c'est l'absence de professionnels aptes à soumettre des dossiers qui pourrait expliquer ce bilan.

 

Sur le plan de la mise en réseau que devait assurer cette réorganisation, le bilan est mitigé : le département propose un réseau social professionnel, LeVivier, pour partager les pratiques et mutualiser, mais les bibliothécaires « peinent à s'en emparer », note le rapport. Le Pôle développement culturel mis en place par le département, souligne encore le document, est insuffisant pour « répondre aux questions “métiers” des bibliothèques et antennes du territoire ».

 

La lecture publique à l'abandon ?
 

Comme le souligne le rapport, les bibliothèques départementales de prêt représentent « une des deux compétences obligatoires des départements en matière culturelle, avec les archives départementales », ce qui signifie qu'une dépense la concernant est obligatoirement prévue au budget départemental.

La fermeture de la BDP des Yvelines pourrait donc signifier un manquement de la part du département, mais l'IGB souligne que « [l]'arrêt des fonctions de bibliothèque en tant que réservoir et service de diffusion documentaire ne signifie pas cependant que le Département n’assume plus la compétence » : en mobilisant des moyens et une équipe, ainsi qu'en inscrivant des objectifs de lecture publique dans la politique départementale, le département des Yvelines n'abandonne pas cette compétence obligatoire.

 

Le rapport n'hésite pas, cependant, à critiquer ouvertement cette nouvelle politique départementale qui risque, selon l'IGB, d'aggraver la situation des bâtiments déjà en souffrance dans le réseau. « [S]i ces actions ne sont pas, en matière de lecture publique, adossées à des équipements de bibliothèques de qualité, si les réseaux reposent sur des unités déficientes, peu attractives, resserrées sur des usages restreints, datés, et des offres documentaires étroites et inadaptées, des freins importants et de graves manques sont à pointer », indique Françoise Legendre.

 

Pour l'IGB, « la qualité des lieux et des ressources documentaires, mais aussi la qualification des personnels est indispensable », tandis que les appels à projets ne proposent pas de critères assez précis pour assurer une politique de lecture publique égalitaire et de qualité.

Quant à la disparition de la collection de la BdP, l'IGB la juge très dommageable vis-à-vis de la mobilité des documents et de l'équité d'accès à une offre de qualité, les petits établissements pouvant bénéficier de la desserte assurée par la bibliothèque départementale. Quant au prêt numérique, souligne le rapport, sa mise en place par les petits établissements est toujours hors de propos, quand la BdP aurait pu assumer le coût d'une offre.

 

« Cette absence de schéma directeur, conjuguée à la méthode et la temporalité appliquées, font s’interroger sur l’importance accordée par le Département au développement de la lecture publique au sein de sa politique culturelle », indique par ailleurs le rapport vis-à-vis de la disparition de la BdP, « irréversible » selon de nombreux acteurs.

 

Sur le plan budgétaire, les restrictions ont déjà eu un effet : en 2016, les aides concernant la lecture publique ont été, AAP et subventions confondus, de 365.826 €, indique le rapport, contre un peu plus d'un million € en 2016 !

 

La conclusion est sans appel pour le département : « L’ensemble de ces éléments constituent autant de signes qui doivent alerter sur le devenir d’une compétence de lecture publique dont l’exercice, dans la durée, va devenir de plus en plus difficile à percevoir. » Pas sûr, toutefois, que cela dissuade d'autres territoires de suivre l'exemple des Yvelines, puisque les contours de la « compétence obligatoire » sont si flous...