Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

"La précarité des auteurs: bien plus qu'une question de 10% de redevance"

Nicolas Gary - 01.12.2013

Edition - International - Québec - droits d'auteurs - redevances


Suite au Salon du livre de Montréal, la question de la survie des auteurs et écrivains, dans le milieu hostile de l'édition, a été posée à plusieurs reprises. Un auteur québécois percevrait quelque 2450 $ annuellement de droits. Mais la question ne saurait se résumer aux seuls revenus perçus sur les ventes de livres : Danièle Simpson, présidente de l'UNEQ vient de publier une tribune (initialement parue dans Le Devoir), que nous reproduisons ici dans son intégralité, avec son aimable autorisation.

 

 

 Have desk, will write

Bright Meadow, CC BY SA 2.0

 

 

L'Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) tient à rectifier le tir dans le débat qui vient de resurgir sur la précarité des auteurs. Limiter ce débat à la seule question des redevances de 10 % sur le prix du livre pour chaque exemplaire vendu nous paraît inapproprié. Cette approche conduit à des conclusions douteuses comme celle de penser que le simple fait d'augmenter cette redevance à 12 % ou 15 % améliorerait considérablement le sort des écrivains alors que la réalité est beaucoup plus complexe.

 

La problématique de la précarité des écrivains ne tient donc pas seulement au taux de redevances prévu au contrat d'édition. Un contrat équitable et respecté par les parties est certes nécessaire pour permettre à l'auteur de bénéficier de bonnes conditions de pratique, mais à lui seul ce contrat ne saurait le préserver de la précarité. De nombreux autres facteurs influent sur les conditions socio-économiques des auteurs, mais ils sont trop souvent passés sous silence.

 

Les revenus des écrivains augmenteront si les ventes de leurs livres augmentent. C'est aussi simple que cela et, en même temps, aussi complexe. Quand on sait que la moitié des Québécois n'atteint pas le niveau de littératie nécessaire pour pouvoir lire des livres et en comprendre le sens, et que selon l'OCDE, même si le Canada se classe au 10e rang sur 22 pays, le Québec, lui, se retrouve au 17e rang dans ce classement international, on comprend rapidement que, pour que la littérature québécoise et ses écrivains survivent, il faut, à court terme, songer sérieusement à une politique de diffusion de cette littérature, ici comme à l'étranger.

 

Une telle politique pourrait passer, par exemple, par un centre de traduction des oeuvres qui ciblerait les marchés à fort potentiel et serait soutenu par la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) et le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ). À long terme, il faudra aussi s'attaquer au problème de l'analphabétisme et revoir de fond en comble les programmes d'encouragement à la lecture existants, qui ne semblent pas suffire. Car la question, de ce côté-là, est brutale pour le système d'éducation : comment se fait-il que près de 50 % des Québécois ont un faible niveau de littératie alors que l'obligation de fréquenter l'école au moins jusqu'à 15 ans est en vigueur depuis plus d'un demi-siècle ?

 

Que dire aussi de l'actuelle Loi fédérale sur le droit d'auteur qui permet plus d'une quarantaine de nouvelles utilisations des oeuvres, la plupart sans compensation ? Comment peut-on imaginer que l'accès gratuit aux oeuvres permettra aux écrivains de continuer à écrire ? Que diraient les fabricants de supports technologiques et les fournisseurs de services Internet si on leur demandait la même contribution, eux qui n'ont jamais suggéré de participer de quelque façon que ce soit à la rémunération des artistes et des écrivains qui créent les oeuvres qui les enrichissent ? Même portrait à la Commission du droit de prêt public : 18 000 écrivains canadiens se partagent 9,9 millions de dollars pour la présence de leurs oeuvres dans les bibliothèques, budget qui stagne depuis 1994 alors que l'augmentation récurrente est de 1000 nouveaux auteurs et 5000 titres par année.

 

Le numérique viendra-t-il changer la donne ? Il bouleverse, en tout cas, les modèles d'affaires et la chaîne du livre actuelle, pour les écrivains comme pour les éditeurs, et permet le rapport direct avec le lecteur. Mais à quel prix et avec quelles conséquences ? Pour le moment, nul n'est en mesure de le prévoir.



Danièle Simpson

Présidente de l'Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ)