"La première qualité d'un écrivain est d'être étranger à sa propre langue"

Claire Darfeuille - 10.09.2014

Edition - International - Traduire - langue française - Auteurs étrangers


Ils sont nés au Japon, au Maroc et au Danemark, mais écrivent en français. Akira Mizubayashi, Fouad Laroui et Pia Petersen ont débattu, pendant le salon Le livre sur les quais, du thème « Écrire et vivre en plusieurs langues ». Une discussion menée en eau douce, à bord bateau Le Lausanne…

 

 Croisière à bord du Lausanne avec A.Mizubayashi, P.Petersen et F.Laroui - Le livre sur les quais 2014

 

 

L'errance entre le Japon et la langue française

 

Pour Akira Mizubayashi, universitaire, traducteur de Daniel Pennac et auteur de trois livres en français, ce fut un « déracinement voulu » et un « exercice salutaire ». À l'âge de 19 ans, il tombe en amour du français et se plonge avec passion dans l'apprentissage de la langue. « Le choix du français fut le truchement par lequel devenir moi-même. À partir du moment où je me suis emparé de cette langue, mon errance à commencer entre le Japon et le français », relate l'auteur. Son dernier ouvrage Petit éloge de l'errance (Folio, 2014), revient sur cette distance prise par rapport à son pays, dont il dénonce le conformisme généralisé et l'autoritarisme qui étouffe les voix individuelles. « On ne peut pas être dans la communauté japonaise et ailleurs. C'est pourquoi le Japon ne reconnaît pas la double nationalité », regrette l'auteur qui vit toujours à Tokyo.

 

 

 

La diglossie dans les pays arabes

 

« Au Maroc, même si on le veut, il est impossible de perdre sa nationalité », relève de son côté Fouad Laroui, « nous sommes dans un rapport féodal au roi et ce n'est pas au vassal qu'il revient de rompre le lien ", mais c'est une tout autre question qui anime l'écrivain d'expression française (et néerlandaise !), celle du Drame linguistique marocain, titre d'un de ses essais parus chez Zellige en 2011. Le problème est le suivant : l'arabe marocain dialectal est parlé (ou au moins compris) par l'ensemble des Marocains, mais il ne s'écrit pas. L'arabe classique, seule langue officielle, s'écrit, mais est l'apanage des lettrés et surtout ne se parle nulle part (voir à ce sujet l'article sur Babelmed).

 

« Personne ne le dit pour des raisons idéologiques, mais ici, au milieu d'un lac suisse, je peux le dire : le français a constitué  une solution à ce problème de diglossie* (deux langues présentes sur un même territoire, ici une langue savante et une langue populaire. NdR) et en ce sens il a été une chance pour les écrivains arabes ». Ainsi, l'auteur explique-t-il avoir choisi le français par défaut, parce qu'il était la seule alternative entre l'arabe littéraire « trop éloigné de moi » et qui équivaudrait " à ce qu'était le latin à l'époque de Dante " (qui introduisit le Toscan comme langue littéraire, NdR) et l'arabe dialectal, langue de l'oralité.

 

 

 

Le droit de maltraiter la langue

 

Pia Petersen a, elle, quitté très tôt et sa langue et son pays, le Danemark, pour ne pas y revenir. « Je suis à présent chez moi partout et nulle part », dit l'auteur d'expression française qui a publié la plupart de ses romans chez Actes Sud. Elle constate que peu d'écrivains ont « vraiment fait le déménagement » pour écrire et vivre dans une autre langue. Après ce long apprentissage en autodidacte du français, elle estime avoir bien gagné le droit de « maltraiter la langue aussi bien que les autres ». Fouad Laroui va en son sens qui s'amuse du fait que, « sous couvert de style, on autorisera  à un auteur du cru comme Christine Angot ou Gide des passages très mal écrits, alors que si l'on s'appelle Mohammed, on est obligé d'adopter un français  hyper correct ».  Est-ce pour échapper à toute contrainte que Fouad Laroui a choisi d'écrire sa poésie en néerlandais ? Et d'en interdire la traduction en français... 

 

Akira Mizubayashi, qui pour sa part n'a jamais abandonné le japonais, langue dans laquelle il écrit ses essais universitaires, explique que le français lui permet aussi de retravailler sa langue d'origine et de nourrir une autre langue plus proche de son « étrangéité » revendiquée. En matière de littérature, « la première qualité d'un écrivain est d'être étranger à sa propre langue », conclut-il, quels que soient les chemins empruntés.