La psychose du tigre en Seine-et-Marne : Voilà 20 ans, un livre avait la vérité

Tsaag Valren - 26.11.2014

Edition - Société - psychose tigre - police autorités - lecture mythes


Souvenez-vous, il y a deux semaines, un « tigre » était photographié près de Montévrain, en Seine-et-Marne. Les esprits échauffés se sont calmés et, dans quelques mois, cette « affaire » sera enterrée. Mais ce cas de « tigre » en Seine-et-Marne est loin d'être isolé !

 

 Gare au loup

Gare au loup, hellolapomme, CC BY 2.0

 

 

L'explication en est même connue depuis plusieurs décennies, grâce à l'excellent ouvrage de Véronique Campion-Vincent, Des fauves dans nos campagnes, paru en 1992 chez Imago. Un livre écrit par une sociologue rattachée au CNRS, qu'aucun de nos grands journalistes n'a pris la peine de consulter malgré son titre on ne peut plus évocateur… Il faut dire que cet ouvrage met l'homme à nu face à ses peurs ancestrales des grands carnivores. Il faut dire qu'il en révèle un peu trop sur la façon dont notre imagination peut tourner au psychotique, pendant ces confrontations modernes avec « une nature sauvage que l'on ne connaît plus »...

 

De « la bête » qui n'a pas de nom…

 

À leur décharge, on pourrait dire que le sujet des « bêtes dévorantes » et autres « bêtes monstrueuses » est très, très compliqué à définir. Des mythes, des légendes et des récits du folklore parlent à la pelle de bêtes féroces « du Diable » – rien d'étonnant à l'époque où l'on risquait de se faire croquer tout son troupeau par une meute de loups en bordure de forêt.

 

Rien qu'en France, on peut citer les différentes malebetes ou malebestes des pays du Sud – dont les romans de Louis le Galoup écrits par Jean-Luc Marcastel offrent un bon aperçu, ou encore la bête/Malebête d'Angles en Vendée, et toute une tripotée de bêtes beaucoup moins connues que celle du Gévaudan : la bête des Vosges, la bête de l'Auxerrois, la bête des Cévennes, celle du Lyonnais, et cætera. Souvent, les descriptions de ces mangeurs d'hommes (ou de troupeaux) dans les documents historiques (registres de paroisse, presse de l'époque…) sont déjà fantastiques.

 

Combien de fois un homme soi-disant loup-garou sera accusé, brûlé ou écorché pour de vrai ! Elles n'ont rien à envier à nos grands romans du XIXe : les bêtes sont « intelligentes », plus grandes et plus fortes que des loups ordinaires, d'une couleur différente… Et comme pour suivre le fil du roman fantastique, l'affaire devient une vraie légende lorsque le coupable n'est pas retrouvé. C'est le cas de la bête du Gévaudan.

 

Par le passé, le loup était le grand accusé (on peut consulter pour cela l'ouvrage de Jean-Marc Moriceau, Histoire du méchant loup, édité chez Fayard en 2007 et ressorti récemment en numérique avec une nouvelle préface, je ne m'étends donc pas sur le cas des loups). Avec l'extermination complète de l'espèce canis lupus au début des années 1950 (l'un des derniers loups de France est abattu en 1951 en Lozère), les peurs autour des vilains mangeurs de Petits Chaperons rouges se sont déplacées sur des félins exotiques, mystérieusement échappés de cirques, de zoos, ou de Disneyland Paris. 

 

… Aux félins mangeurs d'hommes !

 

Tigres, « panthères » (une panthère n'est qu'un léopard noir biologiquement parlant), lions, et même le lynx qui, pauvre de lui, est bien incapable de s'attaquer à un être humain. Voilà les nouveaux accusés sur le banc des « bêtes dévorantes ». Même pas besoin de quelques enfants croqués ni même de troupeaux exterminés comme par le passé pour cristalliser les peurs : apercevoir un gros chat suffit. Très peu de gens peuvent aujourd'hui se prévaloir d'avoir de bonnes connaissances des félins – à moins d'être zoologue ou vétérinaire/gardien de zoo.

 

Le conteur Jean-Pierre Matthias l'avait bien prévu : « mon expérience de 35 ans sur ce thème me fait préférer l'hypothèse de la psychose » […] J'en termine en citant Michel Pastoureau, dans son chapitre du livre sus-cité (Des fauves dans nos campagnes) : « [C]ette sorte de rencontre, d'apparition, de vision se passe toujours dans les mêmes circonstances. Je crois que cela fait partie de toute société, en tous cas de la société occidentale. Il n'y a pas d'époque qui ne présente pas de cas semblables ; c'est plutôt le fait de ne pas en présenter qui devrait conduire l'historien ou l'anthropologue à s'interroger. J'ai donc l'impression que, du point de vue culturel, la rencontre avec des animaux mystères est un cas qui est “prévu”, qui doit exister pour qu'une société fonctionne bien ».

 

 


 

 

Parmi les cas d'affreuses bêtes dévorantes psychotées ces 40 dernières années, citons, la panthère de Pornic en 1982 (un amusement pour touristes), et la panthère du Touquet en 1986. Le gros chat-slash-lynx de Montévrain relève de la même famille. 

 

C'est le fait de ne jamais voir (ni imaginer) d'animaux prédateurs qui devrait nous inquiéter… Est-ce un hasard si les loups, ours et lynx sont à présent tant aimés, tant défendus, surtout par les jeunes générations de citadins qui reprochent leur quasi-extermination aux anciens ? Est-ce un hasard si les romans autour d'amitiés entre des humains et des animaux/créatures extraordinaires fonctionnent si bien dans les littératures de l'imaginaire ? On pense récemment à Animal Tatoo, ou bien à ceux d'Idhun, ou même aux Pokémons et à toutes les histoires de « monstres vaguement animaux contrôlés par des enfants ou des adolescents ». Le thème avait été abordé, pendant la conférence « Tous des monstres », à la dernière édition du festival de Science-fiction des Utopiales. 

 

 Remerciements à Jean-Pierre Matthias.

 

Quelques livres et articles online que vous pouvez consulter pour en savoir plus que nos fainéants de journalistes : 

  • J. L. Brodu et Michel Meurger, Les félins-mystère. Sur les traces d'un mythe moderne, Paris, Pogonip,‎ 1984 (Epuisé)
  • Jean William Cally, la bête dans la littérature fantastique, Université de la Réunion,‎ 2007 (et on peut le lire en ligne !)
  • Michel Meurger, « Les félins exotiques dans le légendaire français », Communications. Rumeurs et légendes contemporaines, no 52,‎ 1990, p. 180-183 (et ça aussi on peut le lire en ligne !)
  • Jean-Marc Moriceau, Histoire du méchant loup : 3000 attaques sur l'homme en France (xve  xxe siècle), Paris, Fayard,‎ 2007, 623 p.
  • Véronique Campion-Vincent, Des fauves dans nos campagnes : légendes, rumeurs et apparitions, Imago,‎ 1992, 156 p. 
  • Si vous me pardonnez ce péché d'orgueil, il y a aussi de quoi se distraire dans celui-ci : Richard Ely et Amélie Tsaag Valren, Bestiaire fantastique & créatures féeriques de France, éditions Terre de Brume, 2013