La question brulante de l'enseignement de la Shoah en CM2

Clément Solym - 19.02.2008

Edition - Société - enseignement - Shoah - CM2


Tout a commencé par un dîner au CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), mercredi 13 février, où le président de la République s'était rendu à la place de son premier ministre, chose exceptionnelle qui ne s'était vue qu'en 1991. Lors de ce dîner Nicolas Sarkozy a annoncé à Richard Prasquier, le président du CRIF, qu’à partir de la rentrée 2008 il souhaitait que « chaque élève de CM2 se voie confier la mémoire d'un enfant français victime de la Shoah ».

Cette phrase, cette proposition d'une forme d'enseignement basée sur l'émotionnel et non sur les faits afin de combattre plus efficacement et dès le jeune âge le racisme, a provoqué un tollé de réactions autant chez les politiques de tous bords, que chez les syndicats ou bien encore chez les journalistes.On la rapproche volontiers de l'initiative du président de la République, datant du 22 octobre dernier de faire lire la lettre que Guy Môquet, résistant communiste de 17 ans fusillé le 22 octobre 1941 par les Allemands, avait faite à sa mère, dans tous les lycées de France.

« La charge émotionnelle peut avoir des conséquences négatives, surtout pour un élève en plein développement »

Outre le fait que le politique tente encore une fois de s'immiscer dans l'enseignement les syndicats d'enseignants comme le Snuipp-FSU reprochent à Nicolas Sarkozy d'imposer quelque chose de trop lourd à des enfants de 10-11 ans. Ainsi Gilles Moindrot, secrétaire général du Snuipp-FSU (syndicat qui est majoritaire chez les enseignants de primaire), déclare : « L'annonce du président de la République nous met mal à l'aise parce que faire que chaque élève de CM2 porte la mémoire d'un enfant de la Shoah peut entraîner des troubles psychologiques chez lui » et que « La charge émotionnelle peut avoir des conséquences négatives, surtout pour un élève en plein développement ». Le problème selon eux c'est que cela pourrait donner le contraire de l'objectif, mais aussi si l'enfant s'implique vraiment qu'il y a un gros risque qu'il ait un sentiment de culpabilité.

« inimaginable, insoutenable et injuste »

Simone Veil, présidente d'honneur de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et ancienne déportée, qui abonde en ce sens a réagi vivement affirmant qu'« On ne peut pas infliger ça à des petits de dix ans » et que cette proposition était « inimaginable, insoutenable et injuste ». Pour conclure et rappelant sa position et celle d'autres anciens déportés elle déclare que « Nous mêmes, anciens déportés, avons eu beaucoup de difficultés après la guerre à parler de ce que nous avions vécu, même avec nos proches. Et aujourd'hui encore, nous essayons d'épargner nos enfants et nos petits-enfants. Par ailleurs beaucoup d'enseignants parlent - très bien - de ces sujets ».

« [...] il en escompte un bénéfice électoral, et pour moi c'est répugnant »

Même si certains soutiennent le président, et pas forcément qu'à droite, par exemple François Hollande qui est à la tête du parti socialiste, estime que « Chaque fois qu'on peut faire transmettre les exigences du devoir de mémoire, il faut le faire », beaucoup pensent qu'il s'agit d'un coup politique de la part de Nicolas Sarkozy pour remonter dans les sondages à la veille des élections municipales, à l'instar d'Arlette Laguiller qui déclare « Si Sarkozy montre un intérêt pour les enfants juifs victimes de la barbarie nazie c'est qu'il en escompte un bénéfice électoral, et pour moi c'est répugnant ».

« Cela risque de déchaîner une concurrence victimaire [...] »


Une autre question soulevée par cette proposition est celle d'une lutte des victimes qui pourrait découler de son application. C'est à dire que d'autres minorités ayant subi des génocides ou des massacres pourraient réclamer la même mise en avant à l'école. Et après tout pourquoi parlerait-on différemment des Tziganes, des homosexuels, ou encore des victimes de l'esclavage .

Jean-Pierre Azéma, un historien spécialisé dans l'histoire de Vichy, et membre du comité d'historiens Liberté pour l'histoire, a une vision bien noire des conséquences que pourrait avoir cette proposition si elle était mise en place : « Cela risque de déchaîner une concurrence victimaire, et, bien loin de réduire l'antisémitisme, de déclencher des réactions tout à fait opposées. Comme pour la loi de 1905 sur la laïcité, Sarkozy nous met la pagaille et ouvre la boîte de Pandore ! ». Il continu en assenant que Nicolas Sarkozy « n'est même pas capable de dire la vérité historique » arguant que « les 11.000 petites victimes juives - auxquelles fait allusion le président -, nées pour la plupart de parents étrangers, n'étaient pas toutes françaises ».

« Parce que tout le monde reconnaît que la Shoah est le crime raciste absolu. Il est donc logique de faire de l'enseignement de la Shoah l'instrument d'une lutte sans merci contre le racisme sous toutes ses formes et pas seulement contre l'antisémitisme »


Emmanuelle Mignon, la directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy expliquant la démarche du président, rappelle qu'il s'agit du fruit d'une longue réflexion sur le sujet datant de l'époque où il était ministre de l'Intérieur. Elle assure que les critiques faites au sujet de cette proposition sont bien entendues, et concède que Simone Veil à raison et c'est pourquoi elle affirme que « On va travailler avec la communauté éducative et avec tous ceux qui s'investissent dans la mémoire de ces sujets, pour voir la meilleure manière de faire ». Concernant la sensibilité du sujet elle évoque l'exemple du journal d'Anne Frank qui est généralement lu selon elle par des enfants d'une dizaine d'années, appuyant sur le fait qu'« Il ne s'agit ni de traumatiser, ni de culpabiliser les enfants, mais il ne faut pas non plus les infantiliser en permanence ». Et elle se range derrière l'avis de Xavier Darcos qui fait confiance « à la communauté éducative pour trouver les mots, la manière, les moyens d 'y sensibiliser les enfants ».

Quand on lui oppose que d'autres drames existent et qu'ils ne sont pas traités de la même façon, elle explique que ceux-ci sont d'ordre politique et qu'« avec la Shoah, les enfants ont été victimes du racisme » ajoutant « En enseignant la mémoire de ce génocide, on prémunit toute la société contre ce fléau ». Enfin elle confie que le gouvernement reste à l'écoute des idées, notamment celle-ci : « Je sais qu'il a été suggéré que la mémoire d'un enfant victime de la Shoah puisse être confiée à une classe entière. Nous sommes tout à fait ouverts à ce genre de propositions ». Les propos d'Emmanuelle Mignon ont été recueillis lors d'une interview par Florence Muracciole pour le site JDD.fr (le journal du dimanche). Pour lire l'intégralité de cette interview d'Emmanuelle Mignon suivez le lien.

« C’est l'ignorance qui fait la reproduction de situations abominables et pas la connaissance. Faites de nos enfants des enfants aux yeux ouverts et sans complaisance. »


Nicolas Sarkozy pour sa part à déclaré lors de son discours sur l'enseignement en primaire à Périgueux, qu'« Il s'agit d'une démarche contre tous les racismes, contre toutes les discriminations, contre toutes les barbaries, à partir de ce qui touche les enfants une histoire d'enfant qui avait leur âge. » assurant qu'« on ne traumatise pas les enfants en leur faisant cadeau de la mémoire d'un pays ». Il s'affile du « tumulte » qu'a soulevé sa proposition alors que « les films qui présentent des images gratuites et dégradantes à nos enfants » n'en font pas autant. Concluant sur la question il affirme qu'« Il s'agit pas simplement de la question juive, il s'agit de ce qu'on a fait à des enfants au nom d'idées barbares, au Xxème siècle » et pour faire taire les accusations de manoeuvres politiques en faveur de son parti, il affirme « de la place qui est la mienne tout ceci a peu d'importance pour moi, ce qui est important c'est les principes qui sont les notres ».

Le sujet est délicat et la façon dont le président de la République propose de le traité l'est encore plus. Dans notre société très hétéroclite comment être sûr de ne blesser personne ? Comment être sûr que le projet sera bien compris ? Nicolas Sarkozy impose aux professeurs de CM2 une lourde tâche. Celle de faire ressentir à des enfants une atrocité sans les traumatiser mais ce n'est pas tout, les professeurs devront en outre leur faire comprendre profondément par cet exemple ce qu'est le racisme sans dévaluer les blessures des autres minorités dans l'Histoire. On peut comprendre le souhait tout à fait honorable du président, alors qu'il est vrai que les témoins de cette page sombre de l'Histoire disparaissent, mais l'interrogation reste vivement présente est-ce vraiment la bonne façon de faire ?


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