La rentrée littéraire Albin Michel : entre valeurs sûres et nouvelles voix

Béatrice Courau - 26.07.2018

Edition - Les maisons - Rentrée littéraire 2018 - Albin Michel programme - Albin Michel RL2018


C’est dans l’un des grands salons de la Maison de l’Amérique Latine que Francis Esménard, grand patron de la maison, enthousiaste comme à son habitude, et l’ensemble des équipes Albin Michel accueillaient libraires et scouts pour la rituelle présentation de la rentrée littéraire. Au menu : 14 titres entre auteurs incontournables et primo-romanciers, pour une rentrée « tout à fait étonnante ».

 



Ne manquant pas d’annoncer que la rentrée ne se limitait pas aux parutions d’août et début septembre, Francis Esménard annonce ainsi les prochains titres de Bernard Werber, de Maxime Chattam, de Christian Signol et de Yuval Noah Arari, qui viendront renforcer les titres de la rentrée littéraire : « De quoi faire un très bon chiffre d'affaires ! », assure-t-il. Un argument porteur pour les libraires… Richard Ducousset, vice-président, ajoutera ses remerciements, remarquant la curiosité sans cesse renouvelée des professionnels, tout particulièrement l’attention portée aux premiers romans, assurant aux libraires : « Vous êtes la muraille qui maintient la littérature ».

 

Passage en revue des 14 titres présentés, entre têtes d’affiche, premiers romans et auteurs fidèles.


 

 

Epicene : se dit d’un nom qui peut désigner indifféremment un mâle ou une femelle. Exemples : le papillon, la perdrix, Dominique, Claude…, ces deux derniers cités désignant les parents d’Epicene, personnage shakespearien qui donne son prénom à l’héroïne du nouvel opus d’Amélie Nothomb. Épicène, 11 ans, après avoir définitivement compris que son père ne l’aime pas, décide de se venger de cette situation, et de le détester définitivement. Les prénoms épicènes est une tragédie moderne. L’auteure, qui adore l’idée d’être « une comtesse de Ségur moderne », explore les fascinants malentendus créés par de tels prénoms dans la vie de ceux qui les portent. Du Amélie quintessenciel.

 

Devenu professeur aux Beaux-Arts, Joann Sfar est un matin appelé à régler une affaire de harcèlement sexuel. Avec son humour et son impertinence profonde, Modèle vivant est l’occasion pour lui de s’interroger sur la définition du portrait, de l’image, et de son enjeu politique. Le dessin est une science humaine, et il révèle au monde les problématiques contemporaines. En ces temps de #metoo, où toute action autour de la femme et de son corps « devient morbide », le dessin, qui ne peut se défaire des réalités organiques du corps ni feindre l’intime, est le substrat fertile à une réflexion sur les relations, le genre, le mensonge et le paraître.

 

Martinique, 8 mai 1902. L’irruption de la Montagne Pelée durera 90 secondes. 30.000 personnes y perdront la vie. Au début du siècle Saint Pierre est sans doute la plus belle ville des Caraïbes, où un racisme exacerbé s’affirme et s’exprime. Il faut punir cette nouvelle Sodome à la prétention phénoménale. Et si la montagne parlait ? Car la Montagne n’aime pas Saint Pierre, ville languide et insouciante, et tente dans le récit de se justifier de son crime. Et alors que l’on connaît la fin de l’histoire, c’est par la littérature que s’exprime ce désir de miracle : être celui qui va survivre. Foisonnant, baroque, mené tambour battant, on retrouve avec bonheur Daniel Picouly dans ce qu’il a de plus savoureux, et profond.


 


Certes le « pré-texte » du premier roman d’Ines Bayard, Le malheur du bas, est une agression sexuelle, mais c’est aussi l’agression de la grossesse, des règles, des fluides, dans une langue où les mots ne font jamais peur, pour parler au plus juste et au plus près de ce qui se passe « à l’intérieur ». La prolepse initiale évite le suspense, et plonge le lecteur dans la violence ; sa position vis-à-vis de l’héroïne est d’emblée modifiée, est-elle victime ou bourreau ?

À l’instar d’une Elfriede Jelinek, l’auteure mâche les zones d’inconfort, pour parvenir à comprendre comment fonctionne le corps. Le malheur du bas n’est pas un livre de femme pour les femmes, mais plutôt un roman sur les tourments du corps, pour saisir comment l’héroïne pense, réfléchit, sent et ressent, qualifié de « livre coup de poing » par Francis Esmenard.


 

Venise 1577, le Palais des Doges vient de brûler. Le Tintoret et Véronèse vont se livrer une épique guerre dont l’enjeu est artistique et politique : le gouvernement vénitien a lancé un concours pour peindre le Couronnement de la Vierge, Le Paradis, plafond de la tribune du doge dans la salle du Grand Conseil du palais ducal. Concours pour le Paradis est un véritable roman feuilleton qui va s’étirer sur 20 ans, où rien ne sera épargné des suicides, assassinats, trahisons et plagiats.

Peinture de la vie vénitienne, portraits de ces géants artistiques, du petit peuple et de la mesquine cour des prélats, de l’individu à l’État, Clélia Renucci fait revivre dans ce premier roman qui se lit comme un thriller la singularité merveilleuse de cette Venise du XVIe.


 

D’Alger la Blanche aux confins du Sahara, des ruelles de Marseille aux rives de la Méditerranée, Une vie de pierres chaudes, premier roman d’Aurélie Razimbaud, retrace le destin singulier d’un homme meurtri par l’Histoire, qui tente de retrouver la paix. Débutant comme le roman de la jeunesse dorée de l’Algérie d’après guerre, elle nous mène jusqu’à la victoire de la France à la Coupe du Monde 98.

Pour raconter 40 ans de la vie d’un homme, en jouant des effets de contraste, des allers retours entre France et Algérie, des jeux temporels, on suit la quête de Louis à se retrouver lui-même, y compris dans l‘amour d’une femme, puisque, selon Camus «  il n’y a que l’amour qui nous rend à nous-mêmes ». Un destin singulier qui illustre l’universel de la situation de ces hommes, de ces appelés, auxquels l’auteure a voulu rendre la parole.


 


 

C’est dans le décor de l’Exposition Universelle de 1900 que prend place La Toile du monde, nouveau roman d’Antonin Varenne. Aileen Bowman a 35 ans, et vient à Paris couvrir l’événement pour le New York Tribune. Femme libre, révoltée, bisexuelle, elle vient prendre la mesure de cet événement, auquel 50 millions de visiteurs ont pris part. Dans un subtil jeu de miroirs, elle va ainsi chercher à dresser le portrait de cette ville qui subit le choc de la modernisation.

Mais libre et rebelle, peut-être ne l’est-elle pas autant qu’on le croit. La liberté ne s’offre qu’aux êtres déjà libres, aux autres reste la conquête éventuelle de celle-ci. Bousculant certitudes et conventions, elle va tenter de s'émanciper avec fougue, sur les propres traces de sa famille, à la recherche de son héritage, de son sens et de sa valeur, et va plonger dans ce monde artificiel de carton-pâte, bercé de grands rêves et d’illusions technologiques, au moment où le futur appartient déjà aux ingénieurs.


 

À six mois de l’élection de Donald Trump, c’est à l’explosion de trois familles que nous allons assister, lorsque les problèmes de territoires, mis en jeu par la question de l’exploitation des gaz de schiste, deviennent synonymes de guerre pour la survie. Les personnages de Fracking sont façonnés par la réalité qu’ils vivent : une famille d’éleveurs, dont les bêtes dépérissent à cause d’un crucial problème d’eau, une famille dont la fortune est établie dans l’exploitation pétrolière…

François Roux a voulu témoigner d’une manière très française de la fragilité des démocraties et de l’environnement, en renvoyant à d’autres formes de fractures : les États Unis se sont construits sur la violence, l’argent, la cupidité et l’individualisme, faisant naître des correspondances indéniables. Jusqu’où aller pour défendre sa dignité, parfois au péril de sa vie (peut-on ne pas penser à Notre Dame des Landes ?), mais aussi la désillusion, apparaissant via des moments violents, sombres et forts. Pour se terminer dans un paysage de neige lumineux, qui ouvre sur un avenir probablement meilleur.

 

Gilles Haéri devient directeur général
des éditions Albin Michel

 

Berlin, années 30. Anton est un jeune ingénieur passionné par les fusées et par l’espace. Se réfugiant derrière ce statut scientifique, il ne prend pas position pro ou anti nazi. Mais la fabrication d’une fusée dévastatrice le mettra face à ses responsabilités, jusqu’à la trahison, livrant les plans des fusées V1 et V2.

Fresque à la puissance d’évocation particulièrement convaincante, au-delà de l’épopée individuelle et collective, Ce cœur qui haïssait la guerre de Michel Heurtault interroge sur les choix cruciaux et l’engagement : quel camp préférer ? Comment les Allemands ont-ils vécu cette guerre ? Résister ? Contre quoi ? Pour quoi ? Si l’homme n’est pas fait pour la guerre, il l’est encore moins pour la servitude et l’assujettissement.

 

 


 

Un pilote d’hélicoptère, appelé à ravitailler un refuge au fin fond de la cordillère des Andes. Une tempête dantesque qui le force à y rester. Nous les vivants d’Olivier Bleys met en scène des personnages singuliers, qui mèneront le héros sur le chemin vers lui-même. Un ailleurs fantasmé, qui permet de flirter sur les crêtes du réalisme magique. Une nature qui porte vers soi plutôt que d’être objet de contemplation. Que la nature revienne dans le paysage mental du roman initiatique donne d’emblée le ton du texte : primordial. Et de fait nécessaire.


 

Un couple, deux villes éternelles ; Edith et Tullio, Rome et Jérusalem. Presque schizophrène, juive séfarade, elle incarne l’élégance traditionnelle. Elle l’a épousé, lui, le Prince, en ayant l’illusion de rentrer dans son palais romain comme dans une forteresse d’immobilité, désormais devenue gardienne d’une histoire qui n’est pas la sienne. Dix ans ont passé, et le couple part, le temps d’un été, à Jérusalem.

Alors que le rythme romain du Retour du Phénix, de Ralph Toledano, évoque celui d’un passé révolu, celui de Jérusalem va incarner le rythme de la vie, celui de l’avenir. Dans la ville infinie, en mouvement perpétuel, le couple délaissant l’atmosphère mortifère de Rome va se rapprocher. Ils y croiseront un autre couple, dont la femme, énigmatique voisine, va devenir un mentor, en l’aidant à recoller les morceaux disparates de ce destin de femme.


 

Polytechnicien, énarque, avec une brillante carrière en perspective, Amblard Blamont-Chauvry décide de désormais entièrement se consacrer aux plaisirs hédonistes. Au moment crucial où il est dans l’obligation de lancer sa carrière, « non partant pour la vie qui l’attend », sa trajectoire va croiser intimement celles de quatre femmes, oscillant entre ambition et générosité.

Stéphane Hoffmann signe avec Les belles ambitieuses une comédie mélancolique sur l’ambition, texte délicieux sur la paresse, dans la glorieuse lignée de ces grands fainéants magnifiques, frère désarmé d’Oblomov et de Bartleby. Et Francis Esmenard de conclure : « Exactement le personnage que j’aurais aimé être ! »

 

 

Dustin est psy, gars ordinaire de la middle class américaine, banlieusard. Au moment où il apprend que son frère sort de prison, sa femme déclare un cancer et l’un de ses patients, flic en déréliction, lui soumet son obsession pour une sombre affaire de serial killer. Le télescopage des trajectoires met en jeu les failles de l’Amérique, en faisant s’interroger sur la question de mémoire.

Car l’histoire de Dustin est à jamais assombrie par une enfance traumatisée : Rusty, son frère adoptif a été déclaré coupable de l’assassinat de leur famille. Père, mère, oncle et tante, tous ont, sur la foi du témoignage de son frère, péri sous les coups de Rusty, dans un rituel satanique. Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon, est un immense roman, dense, complexe et vaste, dont nous reparlerons.

 

La rentrée littéraire d'Albin Michel ouverte à tous
en Facebook Live

 

Quels sont les effets du scandale au sein de la famille? Dans le huis clos protégé d’Oxford, David Sparsholt fait son entrée : splendide, sportif, il fascine ses camarades, en particulier Evert Dax, fils d’un célèbre romancier. Dans un temps narratif où cinq personnages prennent la parole, à des époques différentes, par une structure qui participe à la dramatisation, les effets de mémoire prennent de plus en plus d’importance : classes sociales, homosexualité, vie privée dévoilée, désirs exprimés ou refoulés, on retrouve dans L’affaire Sparsholt, les thèmes de prédilection d’Alan Hollinghurst, avec un traitement proustien du temps, au coeur de tous ses livres.


 

à paraître le 22/08

Amélie Nothomb - Les prénoms épicènes - Albin Michel - 9782226437341 - 17,50 €

Daniel Picouly - Quatre-vingt-dix secondes - 9782226436733 - 19,50 €

Ines Bayard - Le malheur du bas - 9782226437792 - 18,50 €

Clélia Renucci - Concours pour le paradis  - 9782226326072 - 16 €

Aurélie Razimbaud - Une vie de pierres chaudes - 9782226435170 - 18 €

Antonin Varenne - La Toile du monde - 9782226403179 - 21,50 €

François Roux - Fracking - 9782226437358 - 19,50 €

Ralph Toledano - Le retour du Phénix - 9782226402042 - 22 €

Michel Heurtault - Ce cœur qui haïssait la guerre - 9782226436924 - 24,50 €

Olivier Bleys - Nous les vivants - 9782226326072 - 16 €

Stéphane Hoffmann - Les belles ambitieuses - 9782226437334 - 19,50€

Dan Chaon, trad. Hélène Fournier - Une douce lueur de malveillance - 9782226398963 - 24,50 €

Alan Hollinghurst, trad. François Rosso L’affaire Sparsholt - Albin Michel - 9782226402981- 24,90 €
à paraître 29/08

Joann Sfar - Modèle vivant - Albin Michel - 9782226437587 - 18 €


 

Rentrée littéraire 2018 : les fashion weeks du libraire




Commentaires

Alors, je suis étonnée que l'on n'ait pas parlé de "Ma belle-mère s'appelle Rex", un livre de Stéphane Cazenelle paru le 30 mai chez Albin Michel. Certes il ne fera pas partie de la rentrée à proprement parler. Mais sa sortie est passée totalement inaperçue. Dommage!
En effet, il ne fait pas du tout partie de la rentrée littéraire, or ce billet fait un point sur une présentation réalisée par l'éditeur pour les libraires, justement et exclusivement sur la rentrée littéraire.

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