La réunification du Cameroun, ou comment censurer les voix de poètes

Nicolas Gary - 22.07.2019

Edition - International - Cameroun censure - anthologie poésie Cameroun - réunification Cameroun violences


Publié en mai dernier chez Teham éditions, le recueil Cendres et mémoires réunissait treize auteurs contre « la tyrannie camerounaise ». Déplorant les violences d’un État policier, le livre raconte le soulèvement anglophone survenu fin 2017. Mais au Cameroun, impossible de le trouver.


Cendres et mémoires
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

Coordonné par Timba Bema, Grand Prix Littéraire d’Afrique noire 2018, avec Armand Gauz, le recueil aura subi la censure de l’État, interdit de vente. « Depuis 2016, le pays est en guerre civile. Le gouvernement de Yaoundé après avoir essayé de mater dans la violence les revendications des enseignants et des avocats de la partie anglophone du pays (30 % environ du territoire et de la population) leur a déclaré la guerre », nous indique-t-il.

Une situation politique et sociale passée sous silence

Au cœur de cet historique violent, le “problème anglophone” : en effet, la réunification en 1961 des deux Cameroun, séparés depuis 1918, s’est déroulée dans d’exécrables conditions. « De manière plus concrète, ce sont les discriminations que subit depuis 1961 cette fraction de la population qui explique ses revendications. À titre d’exemple, un anglophone ne peut pas réussir s’il ne parle pas français », poursuit Timba Bema.
 

Rares sont les écrivains qui prennent la parole pour dénoncer cette situation : on peut retrouver toutefois la tribune de Chimamanda Ngozi Adichie, que le New York Times avait fait paraître en septembre 2018. Un contre-exemple d’autant plus frappant que rare.

 

Un silence plane sur une guerre qui aura fait plus de 5000 morts, avec près de 500.000 personnes déplacées. « On dirait bien que le pays vit dans la paix. Or, une partie de la population est décimée par le pouvoir central. C’est pour rompre le silence que l’idée de l’anthologie poétique est née », indique l’écrivain.
 

Et de poursuivre : « Je voulais aussi démontrer à travers cet ouvrage qu’il était possible que les anglophones et les francophones travaillent ensemble. Depuis 1961, c’est la première fois que des poètes anglophones et francophones participent à une anthologie bilingue. C’est dire l’étendue de la discrimination. »

Taxes imaginaires, mais censure bien réelle
 

À son arrivée à la douane, l’anthologie Cendres et Mémoires/Ashes and Memories a été donc été saisie. En mai dernier, lors de la sortie du livre, des exemplaires sont envoyés à l’un des poètes ayant pris part au recueil : on lui réclame une taxe douanière de l’ordre de 10 000 francs CFA (une quinzaine d’euros).
 

Timba Bema explicite : « Il faut rappeler qu’il n’existe pas de taxe sur les livres dans la Zone CEMAC. Il s’agit de l’union économique et douanière qui regroupe les pays d’Afrique centrale partageant en commun la monnaie FCFA dont fait partie le Cameroun. Ce qui laisse entendre qu’il s’agit d’une tentative délibérée d’extorsion.La corruption étant courante au Cameroun, il nous a semblé que l’agent de la Douane en charge du dossier voulait simplement être soudoyé pour libérer les livres. »


Flag of the Republic of Camaroon
kalacaw, CC BY SA 2.0

 

L’éditeur décide de s’acquitter des droits réclamés, en regard de la modicité de la somme. Le poète se représente alors aux services des douanes, et cette fois, apprend qu’outre la taxe, il est redevable de 45 000 francs CFA supplémentaires. On évoque alors des “frais documentaires”.
 

L’éditeur décide de prendre contact avec la Direction du livre, laquelle lui apprend qu’une telle taxe n’existe pas. « On ne peut donc plus affirmer qu’il s’agit d’une tentative extorsion, mais d’une décision délibérée de freiner la circulation du livre. C’est en ce sens que la censure est établie », conclut le responsable de l’ouvrage.

Maintenir l'ignorance ?
 

Parmi les auteurs, on retrouve le cinéaste et poète Conrad Tsi, actuellement emprisonné, pour avoir filmé les marchés dans la zone anglophone. Un tribunal militaire l’a jugé pour fait de rébellion, et deux de ses textes figurent dans l’anthologie. « Le but de la censure est que la réalité de la guerre civile dans les régions anglophones soit méconnue des francophones », nous explique Timba Bema.
 

La préface de l’ouvrage portait en elle, par anticipation, les raisons mêmes de son interdiction, semble-t-il, parfaitement consciente des enjeux d’une telle publication. Nous la délivrons ici dans son intégralité :


Les cendres, avant l’oubli (En guise de préface)
 

Comment le Cameroun, jadis connu comme un îlot de paix, est-il devenu un pays en guerre ? C’est par cette question que nous voulons introduire les poèmes du présent recueil, des poèmes déchirés entre les larmes et le sang. Nous sommes chaque jour frappés par la quantité d’informations et de contre-informations qui circulent à travers notre pays, sur notre pays… Dans ce mélange de vérités et de contre-vérités, l’on se retrouve, par moments, pantois devant l’oubli qui accompagne notre indignation. Dans notre pays, une nouvelle langue a rompu le contrat avec l’anglais et le français, cette langue est celle du silence terrifié que nous avons désormais hissé au rang de langue officielle.
 

Le rêve de l’écrivain, dans notre pays, a toujours été de créer un langage universel lui servant de passerelle avec le peuple, afin de transcender le statu quo politique. Mongo Beti, au même titre que Bole Butake, nous l’ont appris de la plus belle des manières. L’écrivain est la lumière qui tranche la nuit. Mongo Beti, dans Main basse sur le Cameroun, ainsi que Bole Butake dans Family Saga, nous rappellent que si le silence et la peur sont les fondements de nos familles, de nos royaumes, de nos États, nous sommes avant tout des vecteurs de la parole, et que notre parole est espoir.

L’écrivain apparaît au cœur de la nuit, et il fait trembler les ténèbres. Si ce denier manquait à jouer ce rôle qui lui est propre, celui notamment de faire face à l’adversité, de vaincre les ténèbres, alors il cesse d’être un écrivain. 

Lorsque M.D. Mbutoh a suggéré de collecter les voix de poètes camerounais nés après le régime Ahidjo, Timba Bema et Raoul Djimeli se sont immédiatement engagés dans ce projet. Notre rêve ultime était de mettre des mots sur le soulèvement des régions anglophones, de rompre ce silence dévastateur qui, poussait les quelques voix qui osaient s’élever à sombrer davantage dans de silence.


Rue des Artisans, Foumban, Cameroon
Jasmine Halki, CC BY 2.0

 

Nous n’avions pas pour ambition de rappeler aux Camerounais leur propre histoire. Car, l’Histoire, si on croit l’oublier, elle nous habite. Nos mémoires sont des archives fiables à condition qu’elles soient libres. C’est pourquoi l’écrivain tient à la liberté. L’écriture est liberté. Nous n’avions pas pour ambition de réécrire l’Histoire. Si les poèmes de notre anthologie s’appuient sur des étapes précises de notre passé, ce n’est que pour mieux renforcer le présent. Nous n’avions pas vraiment pour mission de rappeler notre Histoire.

Car, cette Histoire, nous la vivons au quotidien. Elle nous hante depuis tant d’années. L’Histoire est en effet plus forte que l’oubli, plus forte que toutes les pressions, toutes les tyrannies… L’Histoire est plus forte que toutes les armées du monde rassemblées. C’est le présent qu’il faut continuer de graver sur le torse du temps. L’écriture est donc inscription de la pensée dans le réel, et une fois de plus, Mongo Beti et Bole Butake nous le rappellent. Elle est l’utérus de l’Histoire. L’écrivain devrait donc être en mesure d’influer sur les idées reçues.
 

Ceci n’est un secret pour personne : on parle peu du soulèvement anglophone, qui s’est transformé en guerre civile arrachant des vies, violant des corps, fabriquant des orphelins, des veuves, des réfugiés et des déplacés. Pourtant, de nombreux Camerounais continuent d’affirmer qu’il n’y a jamais eu une crise anglophone, qu’il n’y a jamais eu un problème spécifiquement anglophone, que le Cameroun traverse seulement une faible zone de turbulences dans son histoire tranquille.
 

Nous avons patiemment rassemblé les poèmes de ce recueil. Certains, comme ceux de Conrad Tsi, actuellement écroué à la Prison Centrale de Kondengui, ont littéralement été tirés du feu. Cendres & Mémoires brise le silence grâce à la poésie. Les voix qu’il porte doivent être entendues, sinon les cendres de ce pays asphyxieront la possibilité de mémoires réconciliées.
 

Elle est cosignée par Timba Bema, Raoul Djimeli, poète et chercheur en littératures africaines et M.D. Mboutoh, auteur.




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