Roumanie : une loi mémorielle inquiète les intellectuels

Julie Torterolo - 10.08.2015

Edition - International - Loi mémorielle - Romanie - Holocauste


Le Parlement roumain a récemment adopté une loi mémorielle visant à interdire le négationnisme, les organisations, les symboles fascistes ainsi que le culte des personnes reconnues coupables de génocides ou de crimes contre l’humanité. Le but pour le pays ? Assumer son histoire et bannir tous écrits élogieux de ces drames historiques. La législation inquiète alors les intellectuels roumains, avec pour question sous-jacente : peut-on désormais lire Émil Cioran ou Mircea Eliade sans être accusé de sympathies fascistes ? 

 

București (Bucharest, Romania) - Memorialul Holocaustului (Memorial to the victims of the Holocaust)

Mémorial de la Shoah à Bucarest (aime.silva, CC BY-NC-ND 2.0)

 

 

Le texte entend corriger les lacunes et imprécisions du décret de 2002. Pour ce faire, la loi évoque désormais noir sur blanc la participation de la Roumanie à l’Holocauste. Une commission internationale d’historiens dirigée par Élie Weisel, Prix Nobel de la paix, avait en effet renseigné qu’entre 280.000 et 380.000 juifs d'origine roumaine et ukrainienne, ainsi que 11.000 Roms, ont été tués sous le régime de Ion Antonescu, maréchal roumain pronazi, entre 1940 et 1944. 

 

« Les Roumains doivent assumer leur histoire et accepter le fait que le gouvernement Antonescu a été responsable de crime contre l’humanité », explique alors Alexandru Florian, directeur de l’Institut d’Étude de l’Holocauste, à l’AFP. Selon lui, le texte évoque pour la toute première fois l’aspect fasciste de la Garde de fer, qui est responsable de massacre envers les Juifs. « La loi punit ainsi la promotion de messages émanant de personnalités qui ont adhéré à l’idéologie de cette organisation », continue-t-il.

 

Cependant, un problème est pointé du doigt par le milieu littéraire roumain. Certains auteurs roumains du XXe siècle sont reconnus comme sympathisants de La Garde de Fer. Deux grands écrivains sont particulièrement pris pour exemple : Micea Eliade, historien des religions qui fut nommé attaché culturel du parti fasciste en 1940, et Émil Cioran, moraliste, reconnu pour son attachement à la Garde de Fer. Les intellectuels s’interrogent : peut-on désormais lire ou citer leurs œuvres sans risques ? 

 

L'avénement des policiers d'internet ?

 

« Je ne veux plus vivre encore une fois sous le fléau de l’interdiction culturelle, sous laquelle j’ai grandi pendant le régime communiste », s’inquiète l’écrivain Andrei Plesu sur son blog. « Je ne veux pas être considéré comme suspect si je lis Jean-Paul Sartre ou si j’admire le talent de Cioran. Lire ces auteurs en public ne revient pas à adhérer aux options discutables de leur vie publique », ajoute-t-il. 

 

Clarice Dinu, éditorialiste du quotidien Gandul s’inquiète, quant à elle, sur des « policiers d’internet » venant surveiller et punir les internautes. « Organiser des débats sur ces thèmes-là ou même évoquer sur Facebook les personnes incriminées par cette loi serait alors passible de prison », s'interroge-t-elle. 

 

C’est que la Roumanie traîne également un lourd passif de délation. Le régime communiste incitait en effet la population à dénoncer son voisin, et l’on redoute légitimement qu’une nouvelle vague ne se manifeste. Les Roumains en étaient arrivés, à une époque, à un niveau de défiance quotidiennement, doublé par la surveillance policière.

 

Cependant, estime Alexandru Florian, il n’y a aucune inquiétude à avoir : il ne s’agit en aucun cas de censure. « La liberté de s’informer et de s’exprimer n’est pas mise en question. Seuls seront interdits les messages à caractères antisémite et raciste, ou encore le culte des criminels de guerre », explique-t-il. 

 

Une vision partagée par l’historien Adrien Niculescu. « Toutes les œuvres citées dans le cadre de ce débat continueront à être publiées, mais avec des notes critiques expliquant le contexte dans lequel elles ont été écrites », indique-t-il. 

 

Le but de la loi est avant tout « de restreindre les manifestations de l’extrême droit et permettre d’honorer comme il se doit la mémoire des victimes de l’Holocauste », conclut M. Florian. 


Pour approfondir

Editeur : L'Herne
Genre : apogée et...
Total pages : 96
Traducteur :
ISBN : 9782851978998

De la France

de Emil Cioran

Sur la France fut écrit en roumain en France, en 1941. Cioran trentenaire, auteur decinq livres, aime avec scepticisme, déteste avec amour et joue de la plume avecmaestria. Le portrait qu'il fait de la décadence de la France est d'autant plus cinglant,qu'il est dramatiquement actuel.Ce texte émaillé de mots en français, laisse percevoir le tournant dans l'écriture deCioran, qui décide quelques années plus tard d'abandonner la langue roumaine.

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