La science-fiction rend-elle les lecteurs idiots ?

Clément Solym - 24.11.2017

Edition - International - science fiction lecture - science fiction livres - étude science fiction lecture


On pourrait envisager que les littératures dites de l’Imaginaire — science-fiction, fantasy, fantastique, etc. — poussent le lecteur dans ses retranchements. En inventant des mondes, elles forcent à dépasser le réalisme pour s’aventurer ailleurs. Mais en langue anglaise, manifestement, les universitaires s’étonnent de ce que la science-fiction, tout particulièrement, exercerait une mauvaise influence…

 

I Own A Spaceship
Tom Francis, CC BY SA 2.0

 

La conclusion découle d’une très sérieuse, même si risible, étude scientifique, publiée dans Scientific Study of Literature : deux enseignants des universités de Washington et Lee (Cleveland), clament que question vocabulaire, tout cela n’était pas vraiment convaincant. En fait, on a beau y manipuler des concepts comme les paradoxes temporels ou des abstractions comme le voyage dan l’espace, la lecture de SF rendrait un peu bête.

 

L’étude repose sur une méthodologie simple : 150 participants ont lu un texte de 1000 mots, et dans chaque version de ce document, un personnage entre dans un espace où l’on mange et interagit avec les gens qui s’y trouvent. Cela, après que son opinion négative à l’égard des personnes a été rendue publique.

Dans la version la plus littéraire, la scène prend place dans un restaurant et notre protagoniste a publié une lettre dans un journal. La version SF le fait arriver dans une galaxie peuplée d’extraterrestres, d’androïdes et d’humains. 

 

Après lecture, chaque participant s’est vu demander quel niveau d’empathie il pouvait ressentir, et s’il était en mesure d’entrer dans la peau du personnage principal. De même, on essaye de mesurer les efforts faits à tenter de comprendre l’ensemble des intervenants de l’histoire. 

 

Là où la chose est vicieuse, c’est que Chris Gavaler et Dan Johnson, qui mènent l’étude, ont en réalité remplacé dans les textes des termes qui vont donner une ambiance — une sorte d’exotisme/couleur locale. On ne parle plus de « porte » mais de « sas », par exemple. De petits changements, qui n’auraient pas dû interférer avec l’appréhension des personnages.

 

Sauf que si : « Transformer l’univers du texte en une version SF a considérablement réduit la perception de la qualité littéraire, bien qu’ils aient tous lu la même histoire en termes d’intrigue et de protagonistes », affirment les chercheurs. 
 

Lire, ne pas savoir lire, ou n'avoir pas l'habitude

 

Le réalisme apporte une expérience plus immédiate, de par sa narration, alors que la SF introduirait une distance et une empathie moindre. Les lecteurs du texte en version SF auraient d’ailleurs moins bien compris leur lecture, en général… Dans ce contexte, le scénario et l’ambiance semblent « prédisposer les lecteurs à un mode de lecture moins exigeant et moins compréhensible — ou ce que nous pourrions appeler une lecture non littéraire — indépendamment de la difficulté intrinsèque réelle du texte », poursuivent les chercheurs. 

 

Évidemment, un esprit rodé à la lecture de SF n’éprouvera pas le même genre de difficultés. Ou ne s'en rendrait plus compte, focalisant son attention sur les détails qui constituent l’univers insolite et donc la compréhension du monde. Difficile à dire. La théorie de l’esprit, qui dans le domaine des sciences cognitives dévoile une faculté chez l’individu à identifier chez lui ou un tiers un certain état mental, serait ainsi chahutée. 

 

C’est d’ailleurs la théorie que développe Chris Gavaler. Pour lui, comme les textes de science-fiction et de réalisme narratif sont les mêmes, la différence de compréhension serait plutôt à chercher dans l’historique des lectures faites par les cobayes. Cela rejoint l’idée que plus on lit des textes de littératures de l’Imaginaire, dès son jeune âge, plus l’esprit s’ouvre maximalement, contraint d’inventer des créatures, des lieux et des situations totalement inconnues.

 


 

Via le blog de Chris Gavaler (coauteur de l’étude), qui détaille les résultats de l’étude et appuient de quelques exemples. Ceux qui veulent se risquer au jeu peuvent également lire les textes utilisés, publiés à cette adresse.