La véritable identité d'Elena Ferrante... les lecteurs s'en moquent en réalité

Nicolas Gary - 03.10.2016

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L’un des derniers grands mystères de l’édition contemporaine a-t-il été percé à jour ? La véritable identité d’Elena Ferrante, auteure (ou auteur ?) italienne, aurait été dévoilée par l’investigation d’un journaliste. Les documents financiers et immobiliers ont pointé... Anita Raja, traductrice.

 

 

 

 

Anita Raja, et son époux, le romancier Domenico Starnone, étaient souvent évoqués, quand on parlait de ce fameux pseudonyme d’Elena Ferrante. Des choses dans le style de l’un et de l’autre, rappelaient assez sensiblement la narration d’Elena Ferrante. Mais aucune preuve n’avait encore été avancée.

 

Claudio Gatti, journaliste d’investigation est parvenu à mettre la main sur des documents financiers, émanant de sources anonymes, qui confondraient la traductrice. En effet, ses droits d’auteur ont augmenté de 50 % en 2014, puis de 150 % en 2015, atteignant un montant sept fois plus important que ce qu’elle percevait en 2010. 

 

Dans son enquête, le journaliste n’a rien laissé au hasard : il montre que Domenico Starnone a acheté un appartement 11 chambres d’une valeur estimée à 1,5 ou 2 millions €, à Rome. Cela et quelques détails littéraires qui semblent peser bien peu dans la balance des éléments économiques présentés. Mais après tout, Il Sole 24 Ore, qui publiait les révélations, est un journal éminemment économique...

 

En outre, les paiements coïncidaient avec les dates supposées de versements de droits de sa maison d’édition. Sandra Ozzola Ferri, éditrice aux Edizioni E/O qui publie Ferrante, n’a pas souhaité faire le moindre commentaire. « Elle n’est pas membre de la Camorra ni proche de Berlusconi. C’est une auteure, et ne fait de mal à personne. » 

 

Qu’on se le tienne pour dit : et les époux ont déjà nié être à l’origine des livres de la série L'amie prodigieuse, pas question donc de réponse à la presse. 

 

Un comportement de "journalisme écoeurant"

 

Des livres publiés dans 39 pays, traduits largement, vendus à plus de 2 millions d’exemplaires à travers la planète, et un quatrième tome de la série napolitaine qui vient d’être nommé dans le Man Booker Prize... Tout cela avait de quoi exciter les convoitises de la presse.

 

Et depuis les révélations de dimanche, les questions fusent, la maison d’édition est harcelée. Si le journaliste revendique le droit des lecteurs à être informés, pour justifier son investigation, l’éditrice n’y voit qu’un « journalisme écœurant ». D’ailleurs, de nombreux auteurs et critiques littéraires ont immédiatement pris la défense d’Elena Ferrante, soulignant que le droit à l’anonymat était inaliénable.

 

La réaction la plus emportée sera certainement celle d’Erri de Luca : « Mais qui donc peut bien être intéressé à savoir qui est véritablement Elena Ferrante ?! Pour les lecteurs, pour moi, en tant que lecteurs, l’identité d’un auteur n’a pas d’incidence sur l’œuvre, c’est l’œuvre, la lecture [qui importent]. » 

 

Et de poursuivre, rageur : « Ce genre d’enquête sur les biens, il ferait mieux de les réaliser pour débusquer des criminels, plutôt que des auteurs. Je crois que si l’on souhaite écrire sous couvert d’anonymat, on en a tous les droits. » 

 

 

 

À la fin du week-end, la maison d’édition a fini par céder, dans un communiqué de presse. « Beaucoup d’encre a coulé en faisant plus grand cas de l’identité d’Elena Ferrante que de son œuvre. Et malheureusement, beaucoup de personnes vont le payer. Au moins aussi longtemps que certains journalistes se sentiront confortés dans l’idée que le gossip et les ragots sont plus importants que le travail d’un auteur. »

 

Et de poursuivre : « Une œuvre, un auteur, qui il convient de le rappeler, sont aimés par des millions de personnes dans le monde – lesquelles sont, comme nous écrivons ces lignes, en train d’exprimer toute leur solidarité avec Elena Ferrante. À tous ces lecteurs, à notre auteure, et à tous ceux qui ont fait preuve de soutien, nous voulons exprimer notre engagement et notre gratitude. »

 

Elena Ferrante passe à la télé : Naples, en 1950, entre classe ouvrière et féminisme  

 

Si Elena Ferrante n’avait jamais avoué son identité, et, après tout, qu’en avait-on réellement à faire, elle mettait surtout en avant le besoin d’écrire dans un espace protégé. Sans image publique, sans nécessité à intervenir ni possibilité d’être sollicitée, elle reconnaissait volontiers qu’elle pouvait se consacrer exclusivement à la liberté de création. « Je pense que les livres, une fois écrits, n'ont plus besoin de leur auteur. S'ils ont quelque chose à dire, ils trouveront leurs lecteurs, dans le cas contraire, ils ne les trouveront pas », assurait-elle dans un entretien, l'an passé.

 

Elle expliquait également que cela lui permettait de protéger les sources napolitaines qui étaient évoquées dans ses romans. 

 

Maintenant que le mystère est dévoilé, il ne reste aux lecteurs qu’à espérer, profondément, qu’Elena Ferrante ne mettra pas fin à sa carrière. Son éditeur français, Gallimard (traduction par Elsa Damien), n’a pour le moment pas réagi. Et peut-être est-ce mieux ainsi.

 

Claudio Gatti assure dans la presse que son travail de journaliste était de ne pas tolérer les mensonges véhiculés dans une autobiographie de Ferrante, publiée chez Edizioni E/O. Mais pour un journaliste, mettre à jour une personne dont les sources d’inspirations pourraient être menacées n’est manifestement pas problématique...

 

 

 

via Il Sole 24 Ore, La Reppublica