La version poche de To Kill a Mockingbird disparaît, pour une autre plus chère

Nicolas Gary - 12.03.2016

Edition - Economie - Harper Lee mockingbird - tirez oiseau moqueur - format poche livre


La fin d’une époque, et clairement le règne d’une nouvelle ère mercantile : le cabinet d’avocat Bradley Arant Boult Cummings, agissant au nom de Tonja Carter, avocate et exécutrice testamentaire de Harper Lee a fait un joli boulot. Désormais, et arguant de la volonté même de l’auteure de To Kill A Mockingbird, l’édition poche du livre disparaîtra. La demande a été formulée auprès du juge du comté de Monroe, dans l’Alabama.

 

 

 

La décision a été rendue publique vendredi dernier, et a immédiatement provoqué la controverse. Une de plus, notera-t-on, autour de ce livre : depuis la découverte bien organisée du dernier livre Go Set a Watchman, les polémiques n’ont pas manqué. Harper Lee, décédée le 20 février dernier aura été la femme de deux livres, mais le second ne laissera pas vraiment de traces.

 

Peu de temps après la mort de la romancière, voici donc que le tribunal a confirmé la mort de l’édition de poche – naturellement bien moins onéreuse que celle actuellement commercialisée. To Kill a Mockingbird est régulièrement cité comme le livre le plus ouvert dans les salles de classe, à traves les États-Unis. Les établissements qui souhaitent renouveler leurs exemplaires devront maintenant payer bien plus cher. 

 

Un problème de licences, au départ

 

Jusqu’à présent, Hachette Book Group faisait paraître une version poche bon marché, mais suite à la décision de justice, l’éditeur est contraint d’en faire cesser l’édition, et de liquider son stock rapidement. Selon des emails adressés par l’éditeur aux libraires, la demande venait des ayants droit de l’auteur – et l’on sait combien ce comportement a pu être critiqué. Il leur est notamment reproché une attitude assez carnassière autour des livres de Harper Lee. 

 

L’actuelle version poche proposée par Grand Central Publishing (filiale de HBG) affiche une illustration réalisée par Sarah Jane Coleman. Un titre pas vraiment très cher, proposé par l’éditeur à 8 $ US, mais facilement disponible pour 6 $, voire moins.

 

Or, cette version concurrencerait les revenus liés aux livres que Harper Collins commercialise – vendue pour 14,99 $, et que l’on n’achète qu’autour de 9 à 10 $, pour le poche. En grand format, le prix de vente est de 35 $. Une histoire de gros sous, donc : Hachette disposait d’une licence achetée à HarperCollins, et l’éditeur partageait donc les revenus sur le secteur poche avec la version d’un éditeur concurrent. 

 

Selon Nielsen BookScan, la version Hachette s’est vendue à plus de 55.300 exemplaires depuis janvier, alors que celle de HarperCollins a fait deux fois moins, avec 22.500 exemplaires, sur la même période. Il semble qu’en 2015, la version poche de HarperCollins se soit vendue à 567.000 exemplaires : on peut mesurer alors les ventes générées par l’édition de Hachette. 

 

Le tarif attractif de cette dernière en faisait effectivement un outil pédagogique intéressant pour les établissements : en général, les écoles obtiennent des remises supérieures pour les achats. Autrement dit, un élève pouvait accéder au livre de Hachette pour 4,5 $. Que l’on se rassure : cette situation va cesser. 

 

Quelles conséquences pour les écoles ?

 

À partir d’avril, seul l’exemplaire de HarperCollins sera donc autorisé. Dans un courriel envoyé aux libraires pour les avertir, un représentant de Hachette explique qu’au 25 avril, le livre disparaîtra. « La fin de cette emblématique version du marché de masse est très décevante pour nous, d’autant plus que nous comprenons combien elle entraînera une situation difficile pour les écoles et les enseignants : avec des budgets serrés, ils ne peuvent pas se permettre d’acheter les versions grand format ni poche qui resteront sur le marché. »

 

To Kill a Mockingbird Exhibit in Monroeville, Alabama

Schu, CC BY SA 2.0

 

 

L’idée que Harper Lee soit, indirectement ou directement, à l’origine de cette décision comme l’indique Hachette a suscité des questionnements sans fin. Le succès du livre en classe était évidemment lié à ce prix particulièrement bas, et l’on soupçonne bien volontiers l’avocate de Harper Lee de vouloir faire de l’argent au détriment des écoliers. 

 

Rien n’interdit toutefois d'envisager qu’une nouvelle licence soit accordée. « Le monde sait que Harper Lee était une brillante auteure, mais ce que beaucoup ne savent pas c’est qu’elle était une femme extraordinaire, d’une grande joie, d’humilité et de bonté », assurait Michael Morrison, président de HaperCollins US, à l’annonce du décès de l’auteure. Mais dans ce cas, le discours devient un brin paradoxal...

 

Alex Shephard, le journaliste qui a dévoilé l’information, estime pour sa part que « l’ayant droit de Lee va se faire plus d’argent en droits d’auteur maintenant que le livre de poche [de HarperCollins, NdR] sera le moins cher du marché, et donc un best-seller, et plus l’édition de masse ». Le livre s’est en effet écoulé à 2,5 millions d’exemplaires, au cours de sa première année de commercialisation, avec, en outre, l’obtention du prix Pulitzer. Depuis, le livre a été vendu à plus de 40 millions d’exemplaires

 

La disparition de cette édition de masse – dont l’édition américaine semble de toute manière se détourner, en tant que format, dans son ensemble – aura clairement des répercussions sur les finances des écoles. 

 

Le livre de poche, un renouveau en 2015

 

À cette heure, on ignore donc ce qui justifie, et surtout motive, la décision de l’ayant droit – et la volonté de la romancière semble bien fragile. Tonja Carter n’a fait aucun commentaire permettant de mieux comprendre, et seules les spéculations jaillissent. Les deux groupes éditoriaux n’ont-ils simplement pas réussi à trouver un accord de commercialisation ? 

 

Dans tous les cas, le marché du poche semble bien au cœur de cette décision. Au cours de l’année 2015, le prix des livres numériques a augmenté, de sorte que les lecteurs se sont rabattus sur le format poche. Le groupe Hachette lui-même reconnaissait la corrélation  : le groupe Lagardère estimait que les tendances « se sont inversées », avec d’un côté le retour des ventes de livres imprimés « au détriment des ebooks, en raison notamment de l’entrée en vigueur des nouvelles conditions contractuelles avec Amazon ».  

 

L’Association of American Publishers avait déjà pointé que, sur les 9 premiers mois de 2015, les ventes de livres de poche avaient augmenté de 13,3 %. Avec la hausse du prix des ebooks, suite aux renégociations des contrats avec les détaillants, les clients se sont tournés vers le livre de poche, moins onéreux. Et sur les 12 mois de 2015, le format poche grimpait globalement de 12,4 %.