La violence fictive de Gomorra déborde sur la réalité de Naples

Nicolas Gary - 07.05.2019

Edition - International - Naples violence Gomorra - Roberto Saviano - maire Naples violences


À Naples, le vent tourne : le maire Luigi de Magistris vient de lancer une charge violente contre Gomorra, la série télé, et l’écrivain à l’origine de cette adaptation, Roberto Saviano. En effet, ce 3 mai, une fillette de 4 ans, Noemi, a été grièvement blessée lors d’une embuscade survenue sur la Piazza Nazionale. 

Naples
Naples - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

« Le maire de Naples a le droit/le devoir de demander à l’État de faire davantage dans ce qui est peut-être la seule fonction qui lui appartienne en propre et exclusivement : prévenir le crime et le réprimer. De cette façon, vous pouvez également nous aider à détruire le modèle de drogué, pour certains honteusement triomphant, des héros (de merde) de Gomorra », a-t-il lancé sur Facebook. 

Un très long post de protestation, qui dénonce la violence qui a sévi, mais plus encore, déplore la recrudescence que pourrait inspirer la série télé. « La ville a fait le choix de la culture, du développement et de l’honnêteté, pour une administration qui a rompu les liens entre la Camorra et la politique. Lorsque l’on intervient de cette manière, il ne reste plus qu’un seul interlocuteur à solliciter : l’État. »
 

Maudite fiction, maudite fiction


Et de demander que des mesures soient le plus rapidement possible prises, pour maintenir l’ordre dans la ville et freiner les actions de la Camorra, l’organisation mafieuse napolitaine. 
 


 
Magistrat de la ville durant onze ans, Luigi de Magistris occupe la mairie de Naples, présentée comme « l’une des villes les plus complexes au monde ». Et selon lui, il importe de s’opposer « à la sous-culture » dont les déclinaisons sont nombreuses. Avec, parmi ses manifestations, une « grande préoccupation qui m’occupe : celle de voir ces jeunes fascinés par les manifestations du mal ». 

Autrement dit : « Ils ne veulent plus choisir la culture, l’honnêteté et la rédemption, ou la coexistence avec les autres, mais préfèrent la violence, les gangs, l’arrogance. C’est un phénomène mondial. » Or, l’un des auteurs qui a symbolisé cette violence — c’est le cas de manière sidérante dans ses deux derniers romans, Baiser féroce, suite de Piranhas (Gallimard, trad. Vincent Raynaud), qui décrit la criminalité des jeunes napolitains — n'est autre que Roberto Saviano. 

« Ne commettez pas l’erreur de sous-estimer ce fascinant symbolisme du mal. Nous avons fait notre part et continuerons jour et nuit. Actuellement, Naples grimpe vers des pics de lumières inimaginables. Nous demandons à l’État d’éradiquer les ténèbres du monde criminel pour que le son de la culture l’emporte définitivement sur celui des armes à feu », poursuit le maire. 
 

Entre Saviano et de Magistris, le torchon brûle


Le règlement de compte entre le maire napolitain et l’écrivain Saviano est un serpent de mer : en 2017, déjà, les deux hommes s’étaient médiatiquement empoignés, après qu’une jeune fille de 10 ans a été blessée lors d’une fusillade. L’écrivain avait dégainé en évoquant l’incompétence du maire : ce dernier rétorquait en accusant l’auteur de faire son « beurre sur le dos de Naples et des Napolitains ».

Une allusion claire aux romans publiés, qui tirent leur matière principalement des conflits armés et de la vie de la Camorra. « Cher Saviano, ne spécule pas davantage sur notre peau. Salis-toi les mains, en te plongeant dans de véritables faits », assénait de Magistris.

Pour l’heure, Roberto Saviano n’a pas encore rétorqué, mais bien évidemment, la mairie de Naples préfère aisément soutenir la production de l'adaptation de L’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante. On se souviendra en effet que de Magistris s’était rendu sur le tournage de la série, déclarant à quel point il était émerveillé. Mais surtout, que sa ville avait apporté un plein et entier soutien à la production.

« Nous sommes désormais le décor en plein air le plus recherché en Italie et au-delà, car il existe des productions de très haut niveau, qui viennent ici du monde entier », déclarait-il. Étrangement, pour le tournage de Gomorra, il n’aura pas fait le déplacement. 

Ce qu’il ne faut pas oublier pour autant, c’est que Gomorra est avant tout une œuvre de fiction qui a coûté cher à Saviano — placé depuis plus d’une dizaine d’années sous protection judiciaire. Entre dénonciation civile et sociale, son livre se voulait un coup de pied dans la foumilière — et finalement n’est parvenu qu’à ruiner sa propre existence. 
 
En outre, dans l'œuvre, l’État n’existe tout bonnement pas : les forces de l’ordre sont absentes, voire exclues du récit. La rancœur de la mairie trouvant une fois de plus Saviano comme bouc émissaire s’appuie sur une lecture de surface de l’œuvre de l’écrivain. D’autant que la conclusion en est simple : le salut existe, sauf pour ceux qui ont déjà choisi de se plonger dans la violence et de rejoindre le côté obscur. 

Le ministre de l’Intérieur italien, Matteo Salvini, leader de l’extrême-droite (Lega Nord), a également commenté le désastre de ce 4 mai : « Qu’ils s’entretuent et ne nous cassent pas les couilles. » A peu près du même niveau que celui du maire de Naples, donc…

Heureusement, le maire a le bon goût de renvoyer Salvini dans les choux, considérant que le ministre pratique la propagande à tout crin, et aurait plus intérêt à travailler ses dossiers que de multiplier les discours. 


Commentaires
Cet article ambigu fait la part belle au maire de Naples. Roberto Saviano a créé une oeuvre de "fiction", dit cet édile controversé, comme s'il s'agissait d'une invention, comme si la Camorra ne pourrissait éhontément cette ville : oui, bien sûr, l'oeuvre de Saviano passe par la fiction, comme tout écrivain, et toujours parce la littérature est un chemin très efficace vers la réalité, vers la vérité ici cruelle et insoutenable, si soigneusement dissimulée, de la corruption mortifère de cette ville, entre autres. Et oui, Saviano savait parfaitement les risques qu'il prenait en produisant une oeuvre qui est une dénonciation impitoyable de cette pourriture. Les romans de Saviano dérangent par la violence extrême qu'ils dénoncent en les donnant à voir - mais qu'ils n'inventent pas! Et c'est bien pourquoi votre propos "il n'est parvenu qu'à ruiner sa propre existence" est tout simplement inacceptable, honteux. La fiction littéraire est une arme de vérité aux mains de tous les écrivains et poètes qui au long de l'histoire de l'humanité, ont été aussi des lanceurs d'alerte incomparables en plus d'être des artistes. Il est désolant de devoir le rappeler ici dans un média qui se présente comme un lieu d'information, d'expression et de défense de la Littérature.
Article assez unilatéral (peut-être par manque de recul ?)

Saviano, étant menacé de mort par la mafia, ne peut être qu'un saint...

Pourtant, l'accusation de "faire son beurre" sur le sujet n'est pas le seul fait du maire de Naples. J'ai entendu cette critique lors d'une remarquable rencontre en librairie avec Davide Cerullo, https://lintervalle.blog/2018/06/18/benvenuti-a-scampia-banlieue-de-naples-par-davide-cerullo-ecrivain-photographe/

qui fut son ami, et qui se montre très critique notamment de la série télévisée qui fascine les jeunes de Naples.

Parmi d'autres critiques, lire aussi :

https://www.centroimpastato.com/roberto-saviano-et-le-mythe-du-heros-les-critiques-de-gomorra-et-la-criminalite-organisee-en-italie/
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