La voix des traducteurs au Festival Vo-Vf

Claire Darfeuille - 23.10.2014

Edition - International - Traduction littéraire - traducteurs littéraires - Festival Vo-Vf


Le festival Vo-Vf s'est tenu du 10 au 12 octobre au Moulin de la Tuilerie à Gif-sur-Yvette. Retour sur cette seconde édition d'un festival qui donne la parole aux traducteurs, pour la plus grande joie des lecteurs.

 

 

 © Carole Joulin

 

« Traduire, c'est écrire. », André Markowicz, traducteur à l'honneur de cette seconde édition, s'en tiendrait là s'il n'était, une fois « l'évidence » énoncée, tant d'histoires à raconter et autant de gens pour les écouter. Pendant trois jours, le tout nouveau festival Vo-Vf, créé l'an passé par Pierre Morize et Hélène Pourquié de la librairie Liragif, a permis d'écouter ces passeurs de la littérature mondiale et leur mille et une histoires de traduction.

 

Dans le cadre verdoyant de la maison de campagne des Windsor, dans les salles et sous les barnums dressés dans l'enceinte du Moulin de la Tuilerie, une dizaine de tables rondes a rassemblé pendant deux jours traducteurs chevronnés et nouveaux noms de la traduction, tous mus par le même désir de partager leur passion des textes avec un public friand de littérature étrangère et toujours plus curieux de découvrir les ficelles du métier.

 

Trop de « gays » dans L'immeuble Yacoubian

 

Ainsi, les happy few qui ont fait le déplacement jusqu'à Gif-sur-Yvette depuis toute l'Île-de-France auront pu entendre, entre autres histoires de traduction, le diplomate Gilles Gauthier, traducteur presque malgré lui de Alaa El Aswany, raconter comment il a supprimé quelques occurrences, trop nombreuses selon lui, du mot « gay » dans L'immeuble Yacoubian, avec l'entier assentiment de l'auteur, ou écouter la jeune traductrice Sarah Siligaris expliquer comment l'auteure palestinienne Adania Shibli crée un style nouveau pour rendre compte de sa génération (Table ronde sur Le roman arabe).

 

D'autres auront suivi le mystérieux personnage de femme qui traverse l'œuvre de l'écrivain italien Antonio Tabucchi (Rencontre « Traduire Tabucchi ») et appris en quelles circonstances et dans quel silence il devint ami avec Bernard Comment, son traducteur. Ce dernier présenta également un tout autre travail de traduction, celui réalisé collectivement par Sophie Couronne et Larry Debay, mémoire du slang new-yorkais des années 60, autour des textes de Lou Reed (Conférence sur « Traverser le feu », l'intégrale des chansons de Lou Reed).

 

Dire huit fois de suite « huit huitres fermées » en danois

 

Les plus réchauffés se seront plu à écouter quatre traducteurs de littérature scandinave explorer la vingtaine de mots pour dire « neige » dans les pays du Nord, auront entendu comment est à peu près imprononçable la phrase nominale « huit huitres fermées » en danois, puis écouté Éric Boury, traducteur de l'islandais, dans un exercice improvisé de traduction du dialecte berrichon en français classique et enfin Philippe Bouquet réfléchissant à son métier de traducteur, « le seul artiste qui veuille passer inaperçu » (Table ronde sur Le polar scandinave).

 

Une traversée avec les traducteurs du portugais aura permis d'aborder trois continents, le Portugal, le Brésil et le Mozambique. Marie-Hélène Piwnik a expliqué comment Mário de Carvahlo, écrivain portugais qu'elle traduit depuis longtemps, est adapté en portugais du Brésil et Dominique Nédellec assuré que Antonio Lobo Antunes refuserait sans doute catégoriquement de l'être ! Élisabeth Monteiro-Rodrigues, heureuse traductrice de Mia Couto, a relaté comment « son » auteur a pu récupérer, grâce à la traduction française, le titre que son éditeur en langue d'origine lui avait refusé « L'accordeur de silences » et pourquoi son livre Jesusalém n'a pas le même titre au Portugal et au Brésil (Table ronde sur La littérature lusophone).

 

 
© Carole Joulin / Guillaume Busato

 

 

Pourquoi faire parler la concierge en grec ?

 

L'après-midi du dimanche, bien que pluvieux, était baigné par le doux accent grec de Vassilis Alexakis, lequel auto-traduit ses romans en français et en grec au rythme de deux ans d'écriture et cinq mois de traduction… Il confia que « la traduction était une lecture sévère » et « l'occasion d'améliorer l'original », que son choix de langues dépend du sujet du livre et de la situation, car « pourquoi mes pêcheurs grecs parleraient français ou la concierge parisienne le grec ? ». Enfin, entre autres digressions autour ses thèmes de prédilection (la langue maternelle, les mots étrangers, l'identité…), il fit part de son aversion pour les notes de bas de page, « ces trous dans les poches par où s'échappent les mots » (Carte blanche de la Bulac, Vassilis Alexakis, l'autotraduction).

 

Comment traduire les menus farfelus de l'auteur jeunesse David Walliams ? Quelques néophytes se sont essayés à l'exercice avec Valérie Le Plouhinec de l'ATLF et André Markowicz qui s'était glissé incognito parmi les élèves… « Mousse à rat », « flan de mulot » ou « tarte en pions », la liste des desserts n'est pas achevée, mais tous les participants sont convaincus qu'il y a du pain sur la planche. « Un gag que l'on perd à un endroit de l'histoire peut être récupéré à un autre moment », a tenté de les rassurer la traductrice de Billionaire Boy (Atelier « la traduction, un jeu d'enfant »).

 

Dix ans pour ne pas trouver la première phrase de La Cerisaie

 

Que l'équivalent n'existe jamais, mais qu'il soit délicieusement ardu de trouver des solutions, chacun en sera persuadé à la fin de ces rencontres, après avoir partagé « les moments de haine » éprouvés par Isabelle Gugnon à l'endroit de Juan Gabriel Vasquez qui ne voulut pas renoncer à son image de « lentilles dans la soupe » dans Les réputations, ou encore l'euphorie du couple de traducteurs de Tchekhov lorsque du comédien Jean-Yves Ruf  jaillit enfin la formule adéquate pour traduire la première phrase de la Cerisaie. « Nous avions mis plus de dix ans à ne pas trouver ! » s'amuse André Markowicz qui ne cache pas que « ce jour-là, avec Françoise [Morvan, NdR], on a pleuré ».

 

En toute fin de ce week-end en terres étrangères, ce dernier — traducteur entre autres de Dostoïevski, Shakespeare ou Li Bai — remonta sur l'estrade, le temps de partager avec le public « les trois poèmes qu'il ne traduira pas », trois poèmes de Alexandre Pouchkine, Anna Akhmatova et Ossip Mandelstam, dits par cœur, il s'entend. Rythme, mélodie, émotion, souffle… l'intraduisible donné en partage. Quelle plus belle conclusion apporter à ces rencontres sur la traduction ?