La Webfiction : raconter des histoires à l'ère d'internet

La rédaction - 04.07.2016

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Récit littéraire disponible uniquement sur internet ? Œuvre écrite à la fois musicale et visuelle ? Espace ludique d’interaction sur la toile ? Je l’avoue, la webfiction m’a un peu perdue. Ce terme de plus en plus utilisé recouvre aujourd’hui une multitude de significations. Pourtant, l’idée, très simple, est vieille comme le monde… d’internet. 

Par Mathilde de Chalonge

 

Fire

Surian Soosay, CC BY 2.0

 

 

La webfiction, à l’origine, est un récit disponible uniquement sur la toile. Mais avec les avancées technologiques et le développement du réseau internet, la webfiction s’est complexifiée. Concept hybride et protéiforme, il semble accueillir en son sein une multitude de supports et de formats, jouant ainsi avec les outils mis à disposition par internet.

 

À l’origine… La fiction

 

Internet est né et, avec lui, la webfiction. Création littéraire uniquement disponible sur la toile, The Spot fut la première webfiction que le monde a connue. 

 

Entre 1995 et 1997, les plus chanceux qui avaient internet s’enthousiasmaient pour ces cinq colocataires vivant à Santa Monica. Simple soap-opéra à l’origine, à l’image de Melrose Place, The Spot était une série de courts épisodes, diffusés uniquement sur le Net. L’innovation majeure, en plus d’utiliser un canal inédit, était le site web lié à The Spot. On pouvait y lire le journal intime des personnages de la série et interagir directement avec eux. Les acteurs postaient régulièrement des photos d’eux, prolongeant la série web par la création d’un récit inédit qui mettait en scène et illustrait l’œuvre audiovisuelle, bien au-delà de ce qu’elle devait initialement montrer. 

 

 

 

En fait, le concept de webfiction n’est pas si original que ça. Il plonge ses racines dans la presse écrite et nous rappelle l’époque du roman-feuilleton. Œuvre fictionnelle, dont la publication est faite de manière épisodique dans un journal, le roman-feuilleton a connu un grand succès au XIXe siècle. Dumas, Balzac, Dickens ou encore Eugène Sue se sont prêtés au jeu en leur temps. Si le genre est aujourd’hui passé de mode, l’intérêt pour la fiction est toujours d’actualité. À travers les siècles, le public est resté friand d’histoires. 

 

Les débuts de la webfiction n’ont pas été très faciles. Au bout de deux ans, The Spot a fermé ses portes tout comme Ferndale et East Village, conçus de manière similaire. Audience pas assez nombreuse ? Concept trop flou pour séduire, à la lisière entre web-série, blog, journal ? À la fin des années 1990, le monde n’était pas encore prêt à accueillir la déferlante fictionnelle à laquelle on assiste aujourd’hui. 

 

La webfiction, partie II

 

Au début des années 2000, la webfiction a tenté une nouvelle traversée dans le paysage d’internet. Souvenez-vous, à l’époque, les blogs étaient à la pointe de mode. Si, pour la plupart, nous racontions nos vies de collégiens et lycéens avec une impudeur sans limites, certains se servaient de ce support nouveau pour écrire des histoires. En 2005, j’étais une grande amatrice des fictions inspirées du jeu vidéo Les Sims, et j’ai moi-même tenté de lancer la mienne (sans grand succès). Ces « bloggeurs-écrivains » créaient une histoire autour des personnages du jeu et illustraient leurs articles à partir de captures d’écran provenant des Sims. 

 

À la même époque, le blog fictionnel le plus connu en Angleterre, Belle de Jour, racontait les aventures épicées d’une call-girl de luxe. En 2005, le très sérieux journal The Guardian avait consacré un article au phénomène : « How to write a blogbuster ? ». Le journaliste énonçait quelque chose d’assez intéressant : tout a été écrit, on a tout dit sur tout, de toutes les façons possibles, mais nous avons une grande force : non pas dire les choses autrement, mais les dire avec d’autres outils.

 

Balzac, Kundera, Stephenie Meyer, Proust et Danielle Steel (je ratisse large à dessein) ont tous écrit à propos de l’amour, mais ils ne l’ont pas fait sur un blog. L’interactivité, la rapidité des échanges, l’improvisation ou encore la forme sérialisée étaient autant d’atouts qui ont séduit dans les années 2000. Finalement, l’écrivain concluait que pour écrire un « blog-buster », nul besoin d’être si talentueux que ça : il fallait juste se servir du bon média au bon moment et surfer sur la tendance. 

 

La fin des années 2000 : explosion de la webfiction

 

La webfiction a commencé à prendre de l’ampleur quand les auteurs se sont rassemblés sur des plateformes d’écriture, tissant une toile dense d’histoires en tout genre. Plusieurs raisons peuvent expliquer la montée de cette nouvelle tendance : tout d’abord les avancées technologiques qui ont permis l’émergence de tels sites, la montée croissante des réseaux sociaux et l’apparition du phénomène des fan-fictions. Ces trois facteurs ont heureusement coïncidé avec la sortie de séries romanesques « young adult » aux succès incroyables.

 

Les jeunes adolescents de la fin des années 2000 biberonnés au Facebook plutôt qu’au Skyblog, ont préféré écrire au sein d’une communauté, plutôt que de créer chacun leur blog. 

 

MS Paint Doodle / Evil Cooperate Business Man Shhh...They Might Hear You

Surian Soosay, CC BY 2.0

 

 

Mais écrire sur quoi ? Sur ce qu’ils ont aimé lire. De là est née une méta-littérature, les fanfictions, créations littéraires dérivées d’un roman original. Les sagas Twilight et Harry Potter inspirent à elles seules 20 % des fanfictions sur fanfiction.net : en avril 2015, on comptabilisait 6,5 millions d’œuvres. Les fanfictions s’inspirent principalement de livres, mais également de séries (Glee, Supernatural…), de jeux vidéo (Pokémon, Kingdom Hearts)… Bref, de toutes les formes de fiction déjà existantes.

 

La plateforme Wattpad est certainement la plus représentative du genre. Elle n’abrite pas que des fanfictions, mais également des fictions originales publiées de de façon sérialisée. Les auteurs interagissent entre eux, se donnent des conseils et plébiscitent leurs œuvres préférées à grand renfort de « likes ». Avec 40 millions d’inscrits, Wattpad s’impose comme le leader des clubs d’écriture 2.0. 

 

À quoi ressemblera la webfiction de demain ? 

 

La webfiction s’est toujours adaptée aux évolutions du net. Il est très probable qu’elle réagisse aux tendances de la toile dans les prochaines années. Un article récemment publié dans Rue89 (« Merveilles du web : huit lieux où s’invente la fiction de demain ») faisait état de formes d’écriture qui, si elles nous paraissent aujourd’hui futuristes, sont certainement représentatives de la webfiction de demain. Guillaume Vissac cite ainsi « A cold Grave », un récit interactif dont vous êtes le super héros. Les liens hypertextes se chargent de la navigation et un fond musical crée l’ambiance de cette scène de crime.

 

On pense également à « Radius », un livre-web qui mêle à la fois littérature, jeu de rôle et série TV, « Un an dans les airs », qui nous fait revivre l’expérience de Jules Verne à travers des journaux intimes, ou encore Ezia Polaris qui se présente à la fois comme un roman de douze chapitres et un album de douze titres.

 

L’eau a coulé sous les ponts depuis The Spot en 1995. Ces vingt années ont participé à la redéfinition et à l’enrichissement du concept de webfiction. Celui-ci nous a montré son adaptabilité à l’ère du net, reléguant, finalement, le contenu fictionnel au second plan pour privilégier le médium utilisé. La webfiction est appelée à évoluer prochainement pour répondre de façon innovante non pas à la question « Que dire ? », mais « Avec quels outils le dire ? »