Laquais de l'Occident, Orhan Pamuk et Elif Shafak éligibles au Nobel de la Paix

Nicolas Gary - 13.12.2014

Edition - International - Orhan Pamuk - Turquie censure - Occident culture


La presse progouvernementale turque s'est déchaînée contre les romanciers Orhan Pamuk et Elif Shafak. Accusés d'être devenus les laquais de l'Occident, ils feraient partie « du lobby de la littérature internationale ». Et recrutés par des grandes puissances, leur travail serait de saper l'autorité de la Turquie. Ingérence, ou incontinence ?

 

Elif Shafak

Elif Shafak - Chris Boland CC BY NC ND 2.0

 

 

Le Guardian a passé en revue plusieurs journaux turcs, dont les propos ne sont pas tendres à l'égard des deux écrivains. Shafak explique faire l'objet d'accusations, « que nous avions été recrutés par les puissances occidentales pour critiquer la Turquie. Chaque fois que nous prenons la parole, nous critiquons quelque chose, chaque fois que j'écris un billet pour un journal, il critique le gouvernement, ou l'histoire de la Turquie, cela se reproduit. Mais c'est la première fois que j'entends parler d'un lobby de la littérature internationale ».

 

La Turquie serait friande de théories du complot, auxquels les citoyens adhéreraient volontiers. Une paranoïa nationale qui frappe régulièrement. Il faut tout de même un peu d'imagination pour envisager que les romanciers aient un pouvoir d'influence aussi puissant. « Bien sûr peu de gens vont le prendre au sérieux, mais pas mal y croient », poursuit-elle. Et comme la haine et la diffamation ne se déversent jamais aussi facilement que sur les réseaux sociaux, les campagnes de dénigration sont puissamment accentuées à travers ces outils. 

 

Une pratique d'intimidation qui n'est pas sans rappeler celle dont est victime depuis plusieurs années Malala Yousafzai, qui est également accusée par les intégristes du Pakistan d'être à la solde de l'Occident.

 

À l'occasion de la remise du prix Nobel de littérature, Kosyane Savigneau, journaliste au Monde, et présidente du prix Simone de Beauvoir, attribuée à la jeune file en 2013, nous expliquait : « Malala fait l'objet d'une véritable opposition chez elle, puisque certains la considèrent véritablement comme une délinquante. Même son passage à la tribune de l'ONU avait été vivement contesté. Aujourd'hui, j'espère sincèrement qu'elle est physiquement très protégée, parce qu'elle fait partie des gens qui sont menacés. Pourtant, son attitude n'a rien de provocateur : elle se présente toujours les cheveux couverts, mais c'est sa détermination qui choque : elle est prête à défendre jusqu'au bout ce en quoi elle croit, et pour lequel elle se bat. »

 

Au Pakistan, le président de l'ensemble des écoles privées du Pakistan, Adeeb Javedani, avait interdit la présence de son livre dans les bibliothèques scolaires. Et d'assurer que la jeune fille n'était plus qu'une marionnette dans les mains de forces occidentales. 

 

« La liberté d'expression, malheureusement, en Turquie, est en très mauvais état », constatait dernièrement Pamuk. Et d'ajouter : « Tout le monde a peur, je le vois. » Autrement dit, deux romanciers turcs viennent de voir leurs chances d'obtenir un prix Nobel de la Paix augmenter considérablement.