Laura Kasischke, plutôt l’Enfer avec Dante qu’un bal avec Jane Austen

Claire Darfeuille - 25.09.2017

Edition - International - Laura Kasischke - Traduction littéraire - Festival Vo-Vf, le monde en livres


L’auteure américaine était en tournée en France, avec sa traductrice Céline Leroy, pour présenter son dernier livre « Si un inconnu vous aborde ». Emissions de radio, rencontres dans les bibliothèques, les librairies ou les festivals, de Manosque à Gif-sur-Yvette, pour le plus grand plaisir des inconditionnel(le)s de ces contes de la sauvagerie ordinaire de la middle class blanche américaine.
 


Séances de dédicaces après la recontre à la médiathèque de Gif-sur-Yvette
 

 

Elle est traduite en allemand, espagnol, italien et même japonais, mais c’est en France que Laura Kasischke a trouvé son plus large public. En témoigne la réception faite à ses livres et la foule de lecteurs, et surtout de lectrices, qui se pressent pour écouter l’auteure américaine de A Suspicious River ou de La vie devant ses yeux. Que ce soit à Manosque dans le cadre des Correspondances ou à la médiathèque du Gif-sur-Yvette en amont du festival Vo-Vf, le monde en livres, ils sont nombreux à venir rencontrer la « mère » de Craig (Les Revenants), de Michelle et Anne, les deux adolescentes de La Couronne Verte ou encore de l’horripilant Tony de la nouvelle intitulée Melody (Si un inconnu vous aborde).
 

“Je l’aurais giflé”

 

Des personnages inoubliables, pas toujours sympathiques, tant s’en faut. « Je l’aurais giflé », avoue Céline Leroy, la traductrice de Si un inconnu vous aborde, mais aussi du recueil de poésies Mariées rebelles paru en 2016 (Editions Page à Page). Car Laura Kasischke, plus connue en France pour son œuvre romanesque, est aussi poète. Une poésie qu’elle dit écrire dans des carnets et qui lui demande une longue maturation, alors qu’elle rédige ses romans à l’ordinateur, en découvrant « presque comme le lecteur l’histoire au fur et à mesure qu’elle se construit ».

Elle amasse ainsi, dit-elle, beaucoup de matériau, qu’elle réduit ensuite drastiquement. « Je trouve 400 métaphores, mais à la fin il n’en reste qu’une ». Elle rapproche sa technique d’écriture de la méthode utilisée pour réaliser un documentaire animalier, « pour monter un heure de film sur des tortues, le réalisateur expliquait avoir accumulé 700 heures de rush ».

 

À la question de savoir où elle puise son inspiration et d’où naissent les personnages antipathiques, souvent malsains ou torturés, qui peuplent ses romans, Laura Kasischke cite les journaux – sources inépuisables d’histoires sordides —, mais aussi l’observation aiguë de son entourage. Le personnage de Tony lui a ainsi été inspiré par un – bon — ami qui se plaignait que les femmes le traitaient si mal… Elle évoque aussi sa mère, institutrice, au regard non dénué d’humour, cynique et lucide, qui lui aurait donné l’horreur des petites villes en apparence tranquilles, mais dont les façades proprettes des maisons cachent des choses terribles et de lourds secrets.
 

“J’essaie de lire ce qui se passe dans le cerveau de mes personnages et de les suivre”

 

« Je ne décide pas à l’avance de ce que j’écris, mais j’essaie de lire ce qui se passe dans le cerveau de mes personnages et de les suivre », explique l’auteure qui avoue un goût pour la littérature qui plonge dans les noirceurs de l’âme humaine plutôt que pour les « feel good books » et autres romances. Ainsi, elle dit avoir toujours préféré fréquenter les cercles de l’enfer dantesque que les salles de bal emplies de jolies robes des héroïnes de Jane Austen. « Si un livre me promet bonne humeur et légèreté en 4e de couverture, je le repose immédiatement. »

À un repas littéraire parfait, elle inviterait, imagine-t-elle, Poe, les sœurs Brontë et Maupassant, « ce serait une soirée assez lugubre, mais ce sont les écrivains dont je me sens proche », constate l’écrivaine qui assure par ailleurs être dans la vie plutôt une personne « joyeuse, appréciée de ses voisins, gentillle ».

 

On la compare souvent à Joyce Carol Oates, mais c’est un conseil d’écriture repris de la grande nouvelliste américaine Flannery O Connor qu’elle transmet à ses étudiants durant les ateliers d’écriture qu’elle anime à l’Université de Michigan : « Les gens ne comprennent pas que seuls les sens sont convaincants », constatait l’auteure de Les Braves gens ne courent pas les rues, faisant ainsi écho à la philosophie empiriste de l’anglais John Locke qui pensait que « rien de ce qui passe par l’esprit n’est d’abord passé par le physique », explique Laura Kasischke.

 

C’est cette force d’évocation qui passe par le corps et les sensations qui traverse les poèmes de Mariées rebelles, traduits par Céline Leroy. Celle-ci avertit : « Ce n’est pas parce que l’on est traductrice littéraire que l’on peut traduire de la poésie » et revient sur les longs échanges par mails avec Laura Kasischke. « Je lui envoyais des questions, parfois idiotes. Elle me répondait toujours avec beaucoup de bienveillance, mais le plus souvent ses réponses se terminaient pas un point d’interrogation ».  



Ecouter la rencontre avec Laura Kasischke et Céline Leroy sur le soundcloud du festival Vo-Vf, le monde en livres - la parole aux traducteurs, du 29 septembre au 01 octobre à Gif-sur-Yvette. S'inscrire aux tables rondes (gratuit, mais recommandé !)