Laurence Engel : “La BnF est prête pour accueillir tout ce qui est nativement numérique”

Clément Solym - 13.07.2016

Edition - Société - Laurence Engel BnF - dépôt légal numérique - BnF fréquentation


Avant la fin de la session parlementaire, la Commission des Affaires culturelles de l’Assemblée nationale procédait à l’audition de Laurence Engel, Présidente de la Bibliothèque nationale de France. Depuis trois mois à la tête de l’établissement, « modeste et discret », assure-t-elle, il ne saurait être question d’un bilan de son action. En revanche, plusieurs questions ont été soulevées par les parlementaires.

 

 

 

Avec 2400 personnes qui travaillent dans « le plus grand établissement culturel de France », rappelle Patrick Bloche, et un budget de fonctionnement de 220 millions €, la BnF incarne plusieurs des problématiques du secteur. Attirer de nouveaux publics – et spécifiquement les plus jeunes – n’est pas des moindres. La fréquentation baisse pour les salles de lectures depuis plusieurs années, mais cette présence « est à mettre en parallèle avec la numérisation en cours », nuance la présidente. 

 

Toutefois, 2015 affiche un léger regain – pas de quoi affirmer que la tendance est enrayée cependant.

 

« La question est moins celle de l’offre que de l’attention que l’on peut susciter », poursuit-elle : « La bibliothèque est cet instrument qui permet de passer du monde à l’accès au monde. » Et à ce titre, « amasser et conserver les collections ne suffit pas, il faut les rendre toujours plus accessibles. » 

 

Si la présidente ne dispose pas encore de lettre de mission – seul le communiqué du ministère de la Culture a annoncé sa nomination –, Laurence Engel a trouvé un établissement qui « manifeste des signes de fragilité et témoigne de tensions sociales ». La BnF était en effet en grève quand elle a pris ses fonctions, voilà trois mois, et l’est toujours. Un mouvement qui a cependant peu d’effets sur les usagers, chose qui « témoigne de l’esprit de responsabilité ». 

 

À l’instar de chacun, beaucoup d’efforts financiers ont été consentis en matière budgétaire. Et des problématiques se poseront de ce fait : pour exemple, le dépôt légal physique va rapidement arriver à ses limites. « Les réserves seront saturées à partir de 2018. » Et pourtant, l’endroit se doit d’être « contrairement aux GAFA [...] un intermédiaire désintéressé dans l’accès aux savoirs. »

 

Proquest, Apple, laissés au placard

 

Sollicitée par une dizaine de parlementaires, la présidente n’aura pas manqué de sujets. Les députés ont passé en revue une multitude de sujets : l’augmentation des capacité d’ouvertures, le besoin de communiquer sur les offres de Gallica, les activités européennes et internationales, l’activité de numérisation ou la hausse de la subvention pour les investissements – et l’inévitable dépôt légal numérique...

 

Retenons tout de même deux interventions. La première, par Hervé Féron, qui a sollicité sur le partenariat de vente exclusive de fichiers EPUB par Apple. Le député rappellera que « ce partenariat a été vivement désapprouvé par le Syndicat de la Librairie Française ». Or, rien dans le rapport d’activité n’apparaît sur cet accord. La présidente ne prendra pas le temps de répondre sur ce point, dommage, le sujet avait fait couler beaucoup d’encre.

 

« Entre l’accès libre et gratuit à des documents dont la qualité de numérisation est loin d’être optimale et ces fichiers vendus, on assisterait plutôt à une dégradation du service public qu’offre Gallica », soulignait un observateur, en décembre 2015.

 

Autre prise de parole, celle de Marcel Rogemont, qui s’interroge sur l’activité d’Europeana, la bibliothèque numérique européenne. Mais également sur un GROS dossier : celui de la numérisation de 70.000 volumes par la société Proquest. Le sujet est particulièrement sensible, tant dans la qualité du produit numérisé, qu’à travers l’opacité totale des accords passés par l’établissement avec le prestataire. Au cœur de tout cela, la filiale commerciale BnF Partenariats... mais là également, le sujet est poussé du coude.

 

De l'importance de la "fréquentation dématérialisée"

 

Dans ses réponses, la présidente sera plus générale : « La plus grande difficulté serait de faire connaître tout ce que fait la BnF », assure-t-elle. Elle répond sur la fréquentation, répétant qu’il faut prendre en compte le trafic web, « une fréquentation dématérialisée », à celui de la présence physique. De même, elle assure que l’établissement travaille « à utiliser pleinement les espaces disponibles », et que des efforts sont faits pour attirer les chercheurs, étudiants et lycées. Mais dans le cas de la recherche, « le travail s’opère moins sur les sources que précédemment », de là un moindre besoin de présence.

 

Sur le projet Richelieu, la hausse du coût des travaux, évoquée par la députée Virginie Duby-Muller, est rapidement évoquée : des difficultés sur le marché ont conduit à reporter les travaux, ce qui entraîne des surcoûts, tout simplement. 

 

En revanche, la réouverture de Richelieu est bien prévue pour mi-décembre, pour la première partie des travaux – avec une ouverture de la Salle ovale pour tous, même sans carte, et d’autres approches. Ainsi, la présidente évoque l’ouverture d’une galerie d’exposition, « une nouvelle offre pour le public, comme nous avons su le faire à Tolbiac ». Et d’ici à 2020, fin supposée de l’ensemble des chantiers, la BnF espère arriver à affirmer son positionnement en tant que musée véritable.

 

Du numérique, comme s'il pleuvait des octets

 

Sur le dépôt légal numérique, pas de sujet : il est possible de travailler avec les éditeurs numériques, sans avoir besoin de réformer la législation. D’ailleurs, la BnF a mis en place des dispositifs avec les représentants de différentes industries – comme le jeu vidéo – pour accueillir les productions éditoriales. « La BnF est prête pour accueillir tout ce qui est nativement numérique », assure Laurence Engel. Mais il reste souhaitable que toute la transition « se fasse de manière progressive ».

 

Par ailleurs, cette conservation numérique ne fait pas renoncer au dépôt légal papier, limité désormais à un seul exemplaire. « Il se fait bien et se poursuivra. [...] La BnF s’est donnée les moyens de conserver les supports numériques, mais aussi de les mettre à jour [...] pour pouvoir continuer de les lire. » Et la présidente d’assurer que la lecture totalement dématérialisée n’est, selon elle, pas prévue pour demain...

 

Vers la création d'un portail francophone

 

En matière de coopération internationale, elle reviendra sur les avancées que l’établissement a connues avec la Chine, de même que les relations avec la Corée. « Déjà, des projets de numérisation communs sont en cours », de même qu’avec Israël autour de manuscrits hébreux, ou encore avec la British Library, pour des manuscrits anciens.

 

Côté francophone, un modèle de bibliothèque numérique est à l’œuvre, sur la base des outils techniques de la BnF. Depuis début 2015, « Gallica se décline en marque blanche [et] permet à des partenaires, y compris en France, de développer des solutions numériques ». Ce sera le cas pour les partenaires belges et sénégalais qui collaborent avec l’établissement, mais également pour la création du portail franco-chinois.