Lauritz, Oscar et Sverre ne tardèrent pas à s'accoutumer à la corderie

Cécile Mazin - 14.06.2013

Edition - Les maisons - Jan Guillou - inventeurs - Les ingénieurs du bout du monde


Cette semaine, les éditions Actes Sud vous font découvrir le roman de Jan Guillou, Les ingénieurs du bout du monde. Ce roman, qui prend pied dans les premières années du XXe siècle, est une exploration de trois vies, dont les destins seront séparés, pour explorer le monde. ActuaLitté vous propose, toute la semaine, d'en découvrir un nouvel extrait.

 

 

Lauritz, Oscar et Sverre ne tardèrent pas à s'accoutumer à la corderie Cambell Andersen, qui n'était qu'à une dizaine de minutes à pied de l'endroit où ils habitaient. Étant vifs d'esprit, ils apprirent vite à manier cordes et outils, si bien que l'oncle Hans fut bientôt assailli de questions élogieuses de la part de ses camarades de travail et du contremaître. Il leur expliqua que c'étaient des fils de pêcheur qui sortaient en mer depuis l'âge de cinq ans et qui avaient dû se débrouiller très tôt avec toutes sortes de choses. Leur père et leur grand-père avaient par exemple construit de leurs propres mains un bateau de pêche d'une taille exceptionnelle et les garçons avaient naturellement dû leur servir de manœuvres.

 

Au bout d'une semaine, le contremaître Andresen décida, sans en référer à la direction, que les petits Lauritzen recevraient un salaire au bout d'un mois, au lieu des trois habituels. Il ne faisait en effet aucun doute, à ses yeux, que ces trois-là feraient vite d'excellents ouvriers cordeliers.

 

Le dimanche, on allait se promener, comme disait l'oncle Hans. Après le service divin, on arpentait les rues de la ville dans des beaux habits, sans but précis, mais en saluant çà et là les personnes qu'on rencontrait. L'itinéraire préféré des trois frères était celui qui montait vers le petit fjord artificiel – qu'on ne pouvait appeler ainsi, en fait – baptisé Lille Lungegårdsvann. Le dimanche, des hommes en bras de chemise s'y déplaçaient à la rame, leur redingote posée près d'eux sur le banc de nage, tandis qu'à l'arrière, des dames tenaient un parapluie au-dessus de leur tête même s'il ne pleuvait pas. Quant à savoir pourquoi ils se donnaient tout ce mal, cela resta longtemps un mystère pour ces enfants : en effet, ces gens n'allaient nulle part et ne pêchaient pas non plus. L'oncle Hans finit par leur expliquer qu'en ville, on ramait pour le plaisir. C'était un peu comme se promener, avec la seule différence que c'était en bateau. L'explication ne fit qu'accroître la perplexité des trois garçons.

 

Le long de l'une des berges de Lille Lungegårdsvann, du côté nord, se trouvaient les grandes maisons de trois ou quatre étages de Kaigaten, avec des sculptures et des décorations sur la façade. Comme elles étaient en pierre, leur charge au sol devait être extrêmement grande, s'étonnèrent-ils auprès de leur oncle la première fois qu'ils virent cette splendide rue, avant de lui demander comment on avait résolu le problème. Il leur répondit que ces pierres étaient lourdes, c'était exact, mais qu'en les empilant les unes sur les autres, elles s'équilibraient par leur propre poids.

 

Les Ingénieurs du bout du monde

JAN GUILLOU

traduit du suédois

par Philippe Bouquet

Il vit bien que les garçons ne le croyaient pas, mais il n'avait pas de meilleure explication à leur fournir. En effet, il ne s'était jamais posé la question, pour sa part.

 

Au bout d'un mois et demi, à l'approche de la Saint-Jean, les enfants perçurent une avance sur leur salaire et purent payer la nourriture qu'ils avaient consommée chez oncle Hans et tante Solveig. Il leur resta même un peu d'argent. À l'issue d'un vote, par deux voix pour et une contre, ils décidèrent d'envoyer les cinq couronnes restantes à leur mère. Lauritz, lui, aurait préféré acheter un livre sur les locomotives.

 

Tout s'annonçait donc très bien. Pourtant, dès la fin de l'été, une catastrophe survint. Après coup, Hans Tufte se reprocha de ne pas avoir fait plus attention. Mais jamais il n'aurait pu imaginer que les trois garçons, jeunes comme ils étaient, auraient idée de sortir en cachette à la faveur des nuits claires de juin. Et, s'il avait entendu le moindre bruit, sans doute aurait-il cru que l'un d'eux allait aux cabinets. Il tenta désespérément de se déculpabiliser en se disant que jamais de la vie il n'aurait pu deviner quoi que ce soit. Il n'avait même pas remarqué qu'ils souffraient de manque de sommeil, comme cela avait sûrement été le cas.

 

Mais ce qui le tourmentait le plus, c'était qu'il allait devoir expliquer à Maren Kristine, sa sœur, la façon fort piteuse dont la vie de ses enfants à la ville avait pris fin.

 

 

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