Le/la bibliothécaire a un rôle charnière dans le monde du livre, preuve que les vrais héros des temps modernes sont rarement ceux que l’on croit. Les bibliothèques sont largement couvertes par les médias, mais qu’en est-il de ceux et celles qui les font fonctionner ? Voici un court portrait à travers les âges.

 

copyright Jean-Paul

 

 

Depuis la Révolution française, date de création des premières bibliothèques municipales (avec les fonds confisqués à la noblesse et au clergé), le bibliothécaire s’échine comme il peut, avec beaucoup de conviction et très peu de moyens, dans toutes sortes de bibliothèques aussi bien générales que spécialisées.

Après avoir été, durant de nombreuses décennies, une activité confiée aux historiens locaux et aux dames tricoteuses, la profession obtient enfin les statuts qu’elle mérite, après des années de discussions menées à l’échelon local, départemental, régional, national et international.

 

Si les progrès sont sensibles, il reste toutefois quelques chantiers, par exemple embaucher au lieu de licencier lorsqu’une bibliothèque déménage, réorganiser les concours professionnels pour ne pas avoir à se présenter indéfiniment pour raisons de quotas, et bien entendu payer les bénévoles, chevilles ouvrières des petites bibliothèques.

 

Le plus souvent, le bibliothécaire officie non plus dans une bibliothèque, mais dans une médiathèque, qui comprend non seulement une salle de référence et un service de prêt, mais aussi une discothèque, une vidéothèque, une artothèque, une salle d’exposition, une salle de conférences (avec rencontres, débats, signatures, concerts, heures du conte, et parfois séances de yoga ou de taï-chi), une bibliothèque numérique et un cyberespace avec WiFi. Et, dans le meilleur des cas, un véritable café plutôt qu’une simple machine à boissons sous l’escalier.

 

Ultime virage technologique, le bibliothécaire lit des livres numériques (appelés aussi ebooks) sur son ordinateur (portable ou non), son smartphone, sa tablette multifonctions ou sa liseuse. Avec plus ou moins de conviction les premiers temps, histoire d’être dans le coup, avant d’être totalement séduit par ces nouveaux supports.

 

Le bibliothécaire voit ensuite l’ebook envahir le monde et menacer le modèle économique bien rodé des siècles passés. Le papier serait mourant, selon quelques prophètes numériques. Mais le bibliothécaire, tel David contre Goliath, catalyse aussitôt tous les professionnels du livre (auteurs, éditeurs, libraires, diffuseurs, distributeurs, traducteurs, illustrateurs, photographes, designers, maquettistes, relieurs, imprimeurs, etc.) vers un seul et unique noble but. L’important est l’œuvre, explique-t-il sans relâche, et non le support. Aimer, c’est regarder dans la même direction. Grâce à lui, les tablettes et liseuses font donc bon ménage avec les livres imprimés et vont même jusqu’à partager les mêmes stands dans les salons du livre — en attendant d’occuper toute la place.

 

Des mutations et BGM – bibliothèque génétiquement modifiée

 

En plus de ses tâches habituelles (achat, catalogage, indexation, prêt, rangement, inventaire et bien sûr désherbage), le bibliothécaire alimente de manière continue son blog professionnel, son mur Facebook et son fil Twitter tout en gérant ses comptes Instagram et Tumblr et ses communications sur WhatsApp. Certains deviendraient fous à faire autant de choses à la fois. Mais, à force de volonté personnelle doublée de séances de relaxation, le bibliothécaire a appris depuis longtemps à gérer son stress, tout en luttant au sein de son syndicat pour sauver son emploi et faire augmenter son salaire de base.

 

La nuit, en cas de sommeil agité, le bibliothécaire non technophile rêve de l’époque où l’internet n’avait pas encore envahi la planète en général, et les bibliothèques en particulier. Pendant ce temps, le bibliothécaire technophile rêve au (véritable) papier électronique, toujours dans les éprouvettes des chercheurs malgré un lancement prochain régulièrement reporté d’année en année. Certains bibliothécaires technophiles rêvent même de leurs futures Google Glass et d’offres d’emploi sur d’autres planètes.

 

Après cette courte digression nocturne, on terminera en soulignant avec force le rôle pivot du bibliothécaire — en version classique et en version 2.0 — dans un monde du livre en pleine mutation.

Le bibliothécaire était déjà là pour mettre de l’ordre dans ce que Gutenberg et ses successeurs imprimaient. Le bibliothécaire était encore là pour organiser les premières bibliothèques municipales. Le bibliothécaire était toujours là pour promouvoir la lecture publique auprès de générations de petits et grands lecteurs. Le bibliothécaire contemporain gère désormais non seulement des documents imprimés, mais aussi des CD, des DVD, des pages web, des fichiers texte, audio, vidéo et multimédia et des ebooks en quantité, tout en checkant ses mails et ses tweets et en répondant aux commentaires qui fusent en jet continu sous le tout dernier post de son blog. Il lui arrive même d’actualiser une notice de Wikipédia, parce qu’il est souvent un puits de science qui croit au partage du savoir.

Vu le nombre de documents, la multiplicité des supports et l’omniprésence des réseaux sociaux, la tâche devient de plus en plus rude. Mais, depuis cinq siècles que le bibliothécaire est d’attaque sur tous les fronts, un pari de plus (et un salaire en conséquence) ne lui fait pas peur.

 

Version anglaise pour les bibliothécaires ne maîtrisant pas encore la langue de Molière.