Les dominicains tentent de sauver les livres menacés par les jihadistes

Julien Helmlinger - 15.10.2014

Edition - International - Irak - Syrie - Etat Islamique - Manuscrits anciens - Conservation - numérisation


Le drapeau noir flotte aussi sur la culture. Pendant que les offensives des forces de l'Etat islamique menacent les environs de la ville de Kobané, des milliers de réfugiés chrétiens, yazidis et autres minorités, s'entassent désormais dans des camps de fortune. Et comme nous l'avions notamment déjà vu l'an dernier au Mali, le patrimoine culturel fait partie des principales cibles de guerre des jihadistes. Dans la zone d'Erbil, capitale de la région autonome kurde, se réfugient également des livres.

 

 

Le père Najeeb à l'ouvrage (CNMO)

 

 

Laurent Lemoine fait partie de l'ordre dominicain, mais il est aussi psychanalyste, et enseigne l'éthique théologique à l'université catholique d'Angers. Il est également rédacteur en chef de la « Revue d'Éthique et de Théologie Morale », et a publié divers ouvrages aux Éditions du Cerf. Contacté par ActuaLitté, il nous apporte son éclairage quant à la menace obscurantiste qui plane sur les patrimoines culturels irakien et syrien. 

 

Pointant des ouvrages menacés, rédigés en arabe comme en latin, peut-être même un héritage carolingien, en attende d'authentification des experts, le dominicain s'indigne : « Le contexte aujourd'hui est dramatique. Il s'agit notamment de sauver le patrimoine culturel des chrétiens en Irak, mais pas seulement les chrétiens. On pense que les monastères et églises possèdent un patrimoine multiséculaire, rassemblé au fil de 800 ans, entre les XIIIe et XVIIIe siècles, témoignage qui pourrait sombrer dans le néant. Il faut non seulement sauver les populations, mais aussi la culture et l'histoire. »

 

En 1990, les Dominicains basés à Mossoul ont fondé le Centre numérique des manuscrits orientaux (CNMO), institution grâce à laquelle environ 8000 documents auraient depuis été sauvés de la menace d'une éventuelle disparition, principalement des oeuvres syriaques, chaldéennes et arméniennes. Là-bas, un Irakien, le père Najeeb Michaeel, oeuvre depuis une quinzaine d'années à la préservation de la mémoire des églises et autres monastères d'Orient. 

 

Mais depuis le mois d'août, et le constat du repli des peshmergas kurdes censés défendre la région autonome contre l'avancée de l'État islamique, l'alerte est désormais passée au rouge dans le cadre de cette mission de préservation patrimoniale. Car les jihadistes, quand ils ne font pas du trafic clandestin avec les précieux manuscrits historiques tombés entre leurs mains, les livrent aussi volontiers aux flammes. À défaut d'en tirer quelque enseignement.

 

Le père Laurent Lemoine

ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

Le prêtre irakien, assisté dans sa noble tâche de préservation par des Bénédictains américains, avait quant à lui anticipé la débâcle militaire. En conséquence de quoi, depuis juillet 2014, le père Najeeb a fait plusieurs allers-retours depuis l'Irak et vers la région kurde, en emportant à Ankara, près d'Erbil, de précieux manuscrits qui n'avaient pas encore été numérisés. Notamment ceux des Dominicains, ceux du Patriarcat chaldéen ou encore ceux du monastère syrien orthodoxe de Mar Mata.

 

Comme le précise Laurent Lemoine, ces ouvrages touchent à « la théologie ainsi que la spiritualité, mais aussi la musique et d'autres arts, ou encore la grammaire. C'est une collection très originale, les ouvrages sont de valeurs variables, mais parfois d'une inégalable beauté. Aujourd'hui ils ne sont qu'en partie numérisés, il faut donc en éviter la destruction ».


Najeeb Michaeel soutient : « En Orient, des manuscrits disparaissent régulièrement : les Églises ne sont pas conscientes de leur valeur, les prêtent et ne les récupèrent pas. » D'où le rôle d'information et de sensibilisation à la protection du patrimoine, qui incombe au Centre numérique des manuscrits orientaux. Selon lui, rien qu'en Irak, « plus de 10 000 » manuscrits auraient été détruits ou seraient disparus ces deux derniers siècles dans la région traversée par de nombreux conflits. C'est pourquoi les ouvrages et copies sauvés sont stockés en des endroits tenus secrets.


Une exposition en 2015 sur le territoire français
 

L'ordre des prêcheurs, fondé en 1215 par saint Dominique, célébrera l'an prochain son 800e anniversaire. À cette occasion, la Province dominicaine de France, à laquelle appartiennent les couvents de Bagdad et Mossoul, consacrera en juin prochain une exposition sur la présence de l'ordre monastique en Irak.

 

L'occasion de découvrir, aux Archives nationales, à Paris, 70 photos en noir et blanc, des fac-similés de leurs plus beaux manuscrits, dont certains remontent aux XIe et XIIe siècles. Le tout s'accompagnera de « manifestations relayées par le ministère de la Culture, et un colloque, avec pour point d'orgue, l'exposition de manuscrits », précise Laurent Lemoine.

 

Nb : pour plus de précisions quant à l'historique de l'implication de l'ordre dominicain dans la région, consultez l'article de La Croix, cité parmi les sources.